Il faut savoir lire et surtout accepter les messages que nous envoient le doute ou la peur. Raconter encore et encore, comme une thérapie.
De nous tous, Rachid était le seul à ne pas être normal : il avait un père qui travaillait, une mère qui s'occupait de l'appartement, deux soeurs qui allaient à l'école, et y réussissaient bien. Ils vivaient tous dans le même appartement, bref, il avait une famille unie!
Ali, son père, était né en Algérie; il était venu en France à 25 ans avec le contrat de son employeur, sous traitant, qui participait à la construction d'une autoroute. Au début, il vivait, sur le chantier, dans un préfabriqué; ils étaient 6 dans ce baraquement de 12 m². Les toilettes étaient dehors, une petite guérite et pour se laver, il n'y avait que l'eau d'un tuyau du chantier. Été ou hiver, en fait quelque soit la saison, le préfabriqué était inadapté et n'offrait que d'indignes conditions de vie à ces travailleurs.
Au début, Ali revenait au pays, une fois par mois; les frais étaient pris en charge par son employeur. Ainsi, il rendait visite à ses parents et à sa fiancée, Noor. Il donnait tout son revenu à sa famille et ne conservait que le strict minimum pour vivre sur place. Puis les retours sont devenus bimensuels au bout de six mois et s'arrêtèrent après un an.
Les travaux devaient durer 3 ans, mais l'employeur d'Ali ferma la boutique un an et demi après le début.
Les cinq compagnons d'Ali et tous les autres employés de ce patron se retrouvèrent, de sorte, livrés à eux-mêmes, sans travail, sans argent et en situation difficile.
Je crois que c'est à cette époque qu'Ali a rencontré le père de Sabrina; il était chauffeur de camion, pour un sous-traitant local sur le même chantier et faisait des rotations avec sa benne, pour amener ou enlever des matériaux. Avec quelques uns de ses potes, déjà émus par la situation des « locataires du préfabriqué », ils furent horrifiés par la suite. Ils leur apportaient à manger, organisaient dans leur voisinage des collectes de vêtements et ils leur trouvèrent même, 2 poëles à huile pour l'hiver. Une sorte de fraternité se forgea autour de ce drame humain, Ali et Claude, le papa de Sabrina, se lièrent d'une solide amitié. Ils passaient, la plus part du temps libre de Claude, ensemble. Le reste des journées, Ali le passait soit dans une administration pour quelque procédure de régularisation, soit en quête de petits travaux de ci de là.
Souvent, les dimanches matins, ils allaient à l'Estaque, et sur le port, au milieu des pointus, ils pêchaient. Non loin, il y avait un boulodrome, Ali, entraîné par Claude, se piqua au virus de la pétanque. Aujourd'hui encore, il joue régulièrement avec le club de la cité qu'il a lui même fondé.
Une année s'écoula, les deux hommes étaient devenus inséparables. Ali n'avait pas pu retourner au pays, le manque d'argent d'une part, et aussi l'inextricable situation, le vide juridique dans lequel il se trouvait depuis la faillite de son employeur. Sur bon nombre de documents fourni par le gouvernement Algérien, Ali était désigné comme le représentant juridique, en France, de son employeur. De toute évidence, il s'agissait de la manipulation perverse, d'un indélicat parti avec la caisse du contrat, et qui avait pris quelques précautions...
Les relations entre les deux pays étaient loin du beau fixe, et même du tempéré; alors les autorités Françaises, commanditaires du chantier, étaient furieuses de s'être faites roulées et refusaient de « lâcher » la seule prise qu'ils détenaient. Claude avait trouvé une association qui traitait des cas de sans papiers comme Ali. Un dimanche matin de pêche, Ali se livra à Claude :
« Mon ami, tu sais, je ne l'ai jamais dit à personne, tu m'entends, à personne! J'ai un trou immense dans mon coeur, pardon Alah, mais je suis furieux contre mon pays! Plus que contre mon patron; lui, c'est en homme, avec ses faiblesses, qu'il a agi; il n'est que l'exemple de ce qu'Alah nous enseigne de combattre. Mais mon pays, mon gouvernement, eux, sont là pour aider leur peuple. C'est leur mission, le fondement de leur existence.
Ils me laissent ici, sans aide, au contraire même, ils semblent soutenir le complot de mon patron; c'est le plus dur pour moi.
Alors je crois que j'ai pris une décision! D'une manière ou d'une autre, je vais me battre pour obtenir des papiers réguliers, ici, chez toi mon ami, je ferai venir Noor et nos enfants seront Français; ils feront leurs devoirs pour ton pays, peut-être seront-ils mieux traités! ».
A partir de ce jour, le « comité de soutien » aux « oubliés du préfabriqué » n'eut plus qu'une stratégie : obtenir le sésame : une carte de séjour. Ainsi, ils pourraient chercher, au grand jour, du travail, avoir de vraies fiches de paie, participer au système, cotiser pour leur santé et leurs retraites, même payer des impôts, bref s'intégrer.
Dés le début de cette quête, Ali et ses compagnons allaient découvrir que l'envie et la volonté, aussi sincères et profondes soient-elles, ne suffisent pas!
Cela faisait quasiment 5 ans qu'ils étaient en France, mais les drames humains n'ont aucun droit de préemption dans l'aide. D'ailleurs, il n'y pas de drames, d'urgences ni de malheurs, de nos jours, il n'y a que les marchandages des politiques internationales !
Noor et leurs trois enfants manquaient tellement à Ali, qu'il en pleurait chaque nuit, seul dans sa baraque de chantier. Claude devinait cela, il était impuissant à aider concrètement son ami; la maman de Sabrina proposa à son mari d'héberger officiellement Ali chez eux. Cette situation permettrait de solutionner une grande partie du problème; il aurait une vraie adresse à communiquer, un foyer, des garants. Ali ne fut pas facile à convaincre, sa grande pudeur l'empêchant de « gêner » ses amis dans leur quotidien.
Pourtant devant l'insistance, sincère de Claude et Carole, et aussi parce qu'il ne voyait aucune solution se dessiner; sa famille lui manquait trop, il finit par accepter. L'appartement n'était pas grand, Ali dormait sur le canapé convertible du salon.
Ainsi, commença une nouvelle vie, pour cette étrange petite communauté; et peu à peu, certains aspects de l'affaire se mirent à bouger. Ali, muni d'un domicile officiel, relança sa demande de régularisation et se présenta à l'ANPE; sur les conseils de Claude, il recherchait une formation de conducteur poids-lourds. Le débouché devait être réel, puisqu'il obtint la formation, sous forme de leçons, non rémunérées mais prises en charges par l'état. Soutenu par Claude, Ali suivait parfaitement les cours, c'était presque facile!
Il écrivait régulièrement à sa femme, pour la tenir informée de ses démarches pour qu'ils se retrouvent enfin. Elle habitait un village de Kabylie, où il n'y avait pas de téléphone et ils ne communiquaient donc que par courrier; ce qui allongeait les délais.
Je me souviens, que ce détail sur le téléphone, avait fait rire à grandes dents les gamins ignorants que nous étions à l'époque Sabrina et moi. Nous ne pouvions imaginer que dans le monde des villages n'aient pas le téléphone...
Enfin, Ali termina sa formation et réussit son examen de permis de conduire. Maintenant, il avait une adresse, une sorte de diplôme, il pouvait commencer la quête d'un travail.
Claude, méthodique, suivait rigoureusement son plan; il insista pour qu'Ali aille s'inscrive à l'ANPE, comme demandeur d'emploi. Il disait que sur le port, en particulier, un tas de compagnies maritimes cherchaient des conducteurs.
Parallèlement, une secousse sortit, à l'époque, le pays d'un paquet d'années d'immobilisme. Ce que l'on a appelé la « vague rose » déferla et amena son cortège de lois espérées par la rue et portées par un « oncle »... C'est aussi cette nouvelle donne qui débloquât l'imbroglio juridique de l'ancien employeur d'Ali.
Au nom du rapprochement familial, Ali pouvait faire venir auprès de lui Noor et les enfants; et comme les bonheurs, tels les malheurs, n'arrivent jamais seuls, une compagnie de transport de containers engagea Ali comme conducteur. Dans cette euphorie, Ali obtint aussi la régularisation de sa situation administrative.
Ali, bien entendu, mais tout l'immeuble aussi, était en ébullition; l'arrivée prochaine de sa famille, après toutes ces années, ces galères, ces moments de désespérance, on allait enfin voir si Ali avait des dents. A chacun, sa participation; ce fut une mosaïque, un tour du monde. Les Ibanez du 4ième se mirent en tête de faire une paella géante au pied de l'immeuble pour le soir de la réunification familiale. Cette soirée quasi « stratégique » avait été enlevée de haute lutte aux Cellini, les Italiens du 7ième, qui eux prévoyaient un énorme plat de « pasta fazzule ». Pour qui n'a jamais vécu soit en Italie, soit dans une cité avec des immigrés Italiens, ce plat est une « chose » bizarre; il n'y a pas vraiment de traduction, en ce sens que si pasta signifie bien pâtes, fazzule, lui, est un mot qui peut désigner un tas d'aliments que l'on mélange justement avec des pâtes dans une espèce de soupe épaisse et lourde, mais nourrissante; et c'est bien là son but principal: tenir chaud aux corps des sans le sou.
Personne ne voulant gâcher un tel évènement, tant attendu, que finalement, on mangerait italien le second jour. Le plus stupéfiant, était de voir ce défilé de gentillesses, chacun voulant offrir un accueil selon la coutume de son pays d'origine; Les Tsoulos participèrent avec un baklava, les Minassian firent une spas; nous eûmes aussi un fromage du paradis de la mère de mon pote Rineiro. La plus part de ces personnes n'avaient guère plus qu'Ali, mais ils étaient soudés par les épreuves et la promiscuité, il faut bien le reconnaître. Pour finir, Fatima, la femme d'un couple, originaire d'Oran, clandestins encore à cette époque, apporta un plein plateau de pâtisseries orientales. Les traditions de fêtes, pour la majorité de ces cultures latines ou méditerranéennes, se déroulent toujours autour d'un repas. Chez nous, c'est le banquet de sangliers!
Je n'ai plus jamais vécu pareille fête dans la cité! Quand ces premiers arrivants, de ces premières vagues d'immigrants ont vieilli, faisant place aux secondes générations, je ne sais pour quelles raisons, si c'est le monde ou les gens qui ont mal tourné, mais nous avons pris les événements de plein fouet, dans nos vies.