Il faut savoir lire et surtout accepter les messages que nous envoient le doute ou la peur. Raconter encore et encore, comme une thérapie.
Il ne manquait plus qu'un appartement au bonheur d'Ali; je crois qu'il ne pouvait pas envisager de quitter la cité, alors il attendait sur une longue liste d'attente pour se loger avec toute sa famille, au sens large du terme.
Ainsi, Sabrina se trouva vivre, un temps, avec 2 soeurs et surtout un frère: Rachid. Elle semblait s'amuser de la situation, bien que les soeurs de Rachid arrivent d'un petit village, aux coutumes radicalement différentes des nôtres. Elles étaient voilées, tout comme leur mère, et elles étaient les premières que nous voyions de si prés. Elles ne parlaient pas non plus, sauf à leurs parents, surtout à leur mère. Ali devait, parfois, leur sembler un extra-terrestre; il était ici, depuis longtemps, coupé de son monde depuis plusieurs années, il avait passé le temps de l'adaptation dans lequel sa femme et ses enfants entraient.
Pour ma part, je goûtais assez peu la présence de Rachid, si prés, de Sabrina; un étrange sentiment m'habitait: comme s'il était à la place que je rêvais d'occuper depuis... toujours en fait, ou du moins, aussi loin que j'arrivais à me souvenir. Je n'étais pas le seul à vouloir la fin de cette cohabitation, je crois que Noor avait beaucoup de difficultés. Elle retrouvait un mari, changé, et devait vivre, certes dans la gentillesse d'un accueil sincère et désintéressé, mais trop pesant pour son éducation. Ali, soucieux de réussir son rassemblement était sur le point de partir habiter ailleurs.
Un événement tragique allait changer les plans de ces deux familles.
C'était le printemps, il me semble, les journées commençaient à allonger et à chauffer; nous rentrions, tous, de l'école, chacun déposait ses affaires avant de se retrouver sur les marches. Sabrina, ce jour là, fut accueillie par Ali, il avait un air grave et les yeux mouillés. Au loin, venant de la chambre de ses parents, Sabrina entendait des pleurs, forts et continus. Ali n'eut pas la force de l'arrêter; Sabrina déboula dans la pièce, sa mère était sur le lit, secouée de spasmes et Noor marmonnait penchée sur elle.
La benne de Claude avait été prise par un glissement de terrain, sur un chantier, et s'était retrouvée 60 mètres plus bas, après 2 tonneaux. Éjecté, Claude avait reçu le camion sur lui, après le second tonneau.
Qu'est-ce qu'elle fout?
Sur les marches, David s'impatientait; moi aussi, je décidai de monter la chercher.
Après cette tragédie, même Noor n'eut plus le coeur de quitter Carole; elles avaient fini par sympathiser et déjà Noor se montrait sans voile sur le visage et les cheveux devant Carole.
Ce fut une sale période pour Sabrina et sa mère. Elle ne travaillait pas, je crois que sans Ali et sa famille, elle aurait sombré. De son côté, Ali, était heureux, presque au paradis d'Alah de pouvoir « rendre » le bien que lui avait prodigué ses amis en d'autres temps. Moi, maladroit, je ne savais que faire pour Sabrina, et je ne faisais rien de ce qu'il aurait fallu, certainement. En plus, et malgré les circonstances, j'avais toujours cette boule au ventre, le soir, quand elle rentrait avec Rachid, chez eux!
Je n'étais pas amoureux, c'est un truc de fille l'amour. Je vous dis ça, parce que mon frère m'avait posé la question. Quoi, c'était mon pote, un pote de notre bande, un pote fille, mais un pote. Bref, je rentrais contrarié, je m'endormais contrarié et pour finir je contrariait ma mère et mon frère.
La réaction de Sabrina, je ne la compris pas sur le moment; de son père, elle avait gardé l'image de quelqu'un qui aidait son prochain. Rachid était de notre âge, mais ses 2 soeurs étaient plus jeunes; ça, plus leur passé et la difficulté de s'adapter, ont fait qu'elle les a prises sous son aile, les a materné. A la maison, plus tard à l'école, elle était toujours à veiller sur elles; elle aida aussi Rachid, à parfaire son français, sans compter le soutien qu'elle apportait à sa mère. Je peux dire aujourd'hui que ce sont ces raisons, qui font qu'aucun de nous n'a jamais pu rivaliser en maturité avec Sabrina; parce que le simple fait d'être une fille ne fait pas tout.
Elle se mit aussi à travailler encore plus pour ses études, dans une sorte de compétition avec Rachid qui connaissait moins de difficultés à son adaptation.
3 mois à peine s'étaient écouler depuis la mort de Claude, que par la grâce des Tsoulos, j'allais vivre une superbe journée. On les voyait partir au pays, pour un mois d'été, comme chaque année; sauf que cette fois, ils rentraient définitivement. L'âge avançant, l'appel du pays, la peur de finir seuls et les craintes des enfants les poussaient. Leur départ coïncida avec l'arrivée en tête de liste d'attente de la demande de logement d'Ali.
Ils avaient 2 étages à monter et je ne sais pas pourquoi, j'ai fini à la même époque ce que ma mère appelait ma crise de pré adolescence...
Sabrina se lança, cet été là, dans l'aide généralisée. Elle faisait du soutien scolaire dans tout son immeuble, du baby-sitting aussi. Je la trouvai différente, changée, plus de je ne savais pas quoi, encore plus grande et j'aimais ça je l'avoue. En fait, je l'admirai. Notre complicité, nos rapports, nos discussion avaient une autre teinte, plus cérébrale me semblait-il. La bande passait toujours des soirées sur les marches de l'immeuble, mais on racontait et surtout on faisait moins de conneries.
Sa mère vécut plus difficilement le déménagement d'Ali et de sa famille; elle se mit en quête d'un boulot, mais elle n'avait aucune formation et ne travaillait plus depuis trop longtemps, donc aucun savoir faire à vendre à un employeur. C'est dans un journal gratuit d'annonces en tout genre qu'elle trouva son emploi. En ce temps là, l'ancêtre d'Internet et de tous les sites de rencontres s'appelait 3615. Le minitel faisait figure de véritable progrès et était bien plus qu'un annuaire électronique. Pour une rémunération inférieure au SMIC, elle passait ses nuits à « tenir » en ligne, des types qui faisaient le succés de la version rose du minitel. Hôtesse, c'était le qualificatif de son emploi; elle prenait le pseudo d'Ophélia et tapotait des conversations à caractère suggestifs à ceux qui se connectaient. Parfois, elle nous laissait, Sabrina et moi, nous amuser; on a déliré quelques fois, il suffisait d'éviter tout ce qui n'était pas allusion. Passé ce côté, fugace, amusant, Sabrina n'appréciait pas spécialement ce « travail »; mais sa mère semblait être heureuse de s'occuper, et finalement comme elle dormait la journée, Sabrina avait la paix.
Ni Ali et encore moins Noor n'étaient au courant; ils mettaient sur le compte d'une dépression, les journées au lit, ne cherchant pas trop non plus à découvrir ce qu'ils n'auraient pas aimé.