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Il faut savoir lire et surtout accepter les messages que nous envoient le doute ou la peur. Raconter encore et encore, comme une thérapie.

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A l'abri sous un saule épilogue : Et au bout de ton chemin

 

David est absent de plus en plus souvent; cette fois, il a suivi 2 filles aux cheveux rouges. C'est la seule couleur, en dehors du noir, que je leur ai jamais vu porter. Tous les 3 sont allés en voyage, un week-end, à Amsterdam. J'imagine que leur truc n'était pas l'aspégic et les NTB. Une fois encore, nous avons pu communiquer, il me parlait d'une place extraordinaire où les gens sont assis par terre au soleil. Personne ne regarde, ni ne juge les autres, ça grouille, ça parle en plusieurs langues et puis il y a une sorte de tram qui passe régulièrement; il me disait qu'il ressemble à notre 68 de Noailles. Tu peux même fumer un joint, les flics ne disent rien. Quand je lui ai demandé ce qu'il était, vraiment, allé faire là-bas, il m'a répondu : « business ».

Les journées, au lycée, étaient toujours aussi longues, mais l'approche de l'examen final nous occupait beaucoup. Sur les conseils d'un de nos prof, Sabrina et moi fabriquions des fiches de résumé sur à peu prés tout le programme. Avec le recul, je crois que le travail, je veux dire l'utile, était surtout de lire les cours et les livres pour en faire ces résumés; le résultat, c'est à dire les fameuses fiches n'avait que peu d'importance. Enfin, nous nous en servions pour nous interroger mutuellement. Très souvent, dés le printemps, nous prenions le 35 pour nous rendre sur les énormes blocs de béton de la jetée qui plonge dans l'eau à la sortie de l'Estaque, quand on prend la route des calanques du nord Marseillais. Nous dépensions des instants à s'embrasser plutôt qu'à lire et relire nos fiches; Sabrina avait toujours un Raider et une petite bouteille d'eau, nous les partagions. C'était en mars ou avril, les vacances de printemps étaient proches et nous prenions quelques libertés avec nos emplois du temps afin d'organiser ces moments de révision. Ce sera à tout jamais, pour moi, des « purs moments »;sous cet angle, je pouvais supporter cette ville que je n'aimais globalement pas. Si peu de végétation, tout si sec, balayé trop souvent par un mistral violent. La chaleur écrasante, dés le printemps. Et cette guerre entre les quartiers nord, sorte de melting-pot populaires et ceux du sud, cossus et abritant les plus riches. Un guerre qui se finissait pourtant boulevard Michelet, au Vélodrome, derrière « l'OÊME ».

La quinzaine de vacances débutait et nous avons décidés de nous accorder, tout de même, 2 ou 3 soirées escaliers!

Sur ces marches, véritable marché aux cancans, j'appris que David « dealait grave » et qu'il était très officiellement un « junkie ».

Il est loin, le temps de notre enfance, tout a évolué; aujourd'hui, il est difficile de trouver un travail, d'aller au cinéma avec toute sa famille, de partir en vacance, il est même difficile d'être un voyou! Toutes les règles ont changé, des rapports de force, souvent brutaux, se sont installés entre les gens. Je voyais de plus en plus de têtes inconnues traverser ma cité.

Tout a commencé par l'écho lointain, au début, d'un pas de course. Norbert, Rachid, Sabrina et moi, nous étions assis au pied du 16, à défaire le monde que l'on voyait de nos fenêtres, et à le remplacer par un, idéal, les idées les plus loufoques et naïves fusaient à l'envie. Après le bruit d'une course, d'autres de mobylettes devenaient plus clairs et surtout plus proches.

Soudain entre notre vieux toboggan et notre tourniquet rouillé, à la faible lumière des réverbères fatigués, j'ai vu passé une fusée humaine; à ses trousses, pratiquement sur ses talons, 3 « bleues », chacune avec un passager derrière. En une seconde, j'ai reconnu David, il courait.

J'ai hurlé à mon frère de rentrer avec Sabrina et à Rachid de ne pas la quitter jusqu'à sa porte. Elle me criait de rester, de ne pas y aller; Norbert aussi.

La course avait traversé la cité, comme je sortais moi aussi, j'ai vu la dernière mobylette s'engouffrer dans une petite rue, je la connaissais bien, il n'y avait rien, sauf une société de transports frigorifiques et une école catholique, autant dire personne à cette heure de la nuit. Quand j'ai atteint l'entrée de la rue, il n'y avait plus que le bruit au loin de moteurs s'éloignant.

Contre le mur de l'école, je pouvais voir une forme à terre. Je savais.

Essoufflé, je tombe à genoux à côté du corps, c'est lui, je sais.

Je le retourne, sa chemise blanche est marquée de 3 tâches rouges. Il s'étouffe, râle quand je le soulève pour prendre sa tête sur mon bras. Je ne peux articuler le moindre mot, je suis complètement figé, inutile, avec David qui se vide de son sang sur moi.

Sorti de nulle part, je me jette, hors de ma chaise, je bouscule Antoine pour arriver jusqu'au petit lit de l'infirmerie, je prends dans mes bras l'enfant qui venait de tomber et à grands pas rapides, je me dirige vers la porte de sortie, en marmonnant : « Tiens bon, je vais te porter sur mon dos jusqu'à l'hôpital, tiens bon David! ».

Dans un dernier effort qui lui provoque une quinte et lui arrache un cri de douleur, David me souffle à l'oreille :  « Laisse béton, je pars. Hé, hé, tu l'as toujours l'anneau? » Ma main cherche sous mon sweat-shirt, oui, David, je l'ai, autour de mon cou, t'en fais pas; ces mots n'étaient pas sortis de ma bouche, simplement, je les avais pensé. L'enfer ou le paradis venait d'emporter, David, avec lui. Je suis là, assis sur un trottoir, entourant, protégeant mon ami avec mes bras tout autour de lui; je ne sens même pas l'eau froide du caniveau qui coule entre mes pieds et a pénétré mes baskets de toile. A bien y regarder, je suis comme ces saules au bord d'une mare, qui m'ont toujours procuré une étrange sensation. Comme un sentiment de force, un bouclier avec le rideau de leurs branches, tombant jusqu'au sol.

Quand je sors des nuées, que ma raison reprend le dessus, je me trouve devant Sabrina; debout devant la porte, elle m'empêche de sortir. Peu à peu, je l'entend aussi, elle me dit que tout va bien, que l'enfant n'a rien du tout, une simple égratignure, que je ne dois pas m'inquiéter. Une autre petite voix me dit : « Je m'appelle pas David, moi c'est Arthur! ».

 

Quand quelque nuit, je me réveille en sueur, c'est toujours à la fin du même rêve :Je suis assis contre un saule pleureur, à côté de moi, sur le sol, il y a une chemise blanche fleurie de coquelicots.

Il est des sacs à dos lourds à porter!

Quelques jours après, nous avons enterré David, dans le cimetière qui était quasiment au pied de notre cité, coincé entre une petite route et le mur d'un immeuble; il n'aurait pas souhaité autre chose, je pense.

Encore quelques jours après, les gars en mobylette ont été arrêtés et placés en maison de correction; une banale affaire de rivalité entre dealers. Décidément, mon monde avait bien changé; la mort d'un gosse était une « affaire banale » et la violence tenait le haut du pavé.

Devant le marbre gris, je me suis juré : Carpe Diem.

 

 

 

 

FIN.

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