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Il faut savoir lire et surtout accepter les messages que nous envoient le doute ou la peur. Raconter encore et encore, comme une thérapie.

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A l'abri sous un saule chap 6 : David

 

J'entrais en troisième, je perdais mon frère, pour deux ans, une éternité en fait. Je crois que mes visites au parloir ont eu l'effet d'un coup pied aux fesses. Je suppliais Norbert de me parler de lui, de ses journées en prison; j'avais vu tant de films, je craignais les horreurs les pires. Mais lui, ne répondait jamais ou très vaguement, en revanche, il exigeait de voir mon carnet de notes et mes bulletins trimestriels, il me fixait l'objectif d'obtenir les félicitations à chaque conseil de classe ! Trop haut, pour moi, je n'y suis jamais arrivé.

Notre mère allait, elle aussi, le voir régulièrement, les soirs de visites, elle partait travailler en pleurant, et je l'entendais rentrer le matin, toujours en pleurant.

Heureusement, cela n'a duré que deux mois; j'avais de plus en plus de mal à l'entendre pleurer, sans rien y pouvoir faire, ça me rongeait. Mes seuls véritables soutiens, étaient Sabrina et David. Rachid pour sa part était complètement impliqué dans ses études; lui, décrochait les félicitations de chaque conseil de classe, et il passait tout son temps hors de l'enceinte du collège à faire des devoirs, non demandés, à lire et relire ses livres scolaires. Je crois même qu'il refaisait les contrôles, une fois que les profs les avaient rendus corrigés. Alors nous nous voyions moins, mais il restait un pote de la bande et relâchait le dimanche matin et encore les soirs d'été.

David suivait la voie aménagée, il pensait même pouvoir revenir dans le circuit scolaire classique à partir de la seconde. Son professeur principal lui ayant dit qu'avec un carnet de notes costaud, du travail et les recommandations du conseil de classe, il pouvait prétendre à une section B.

David n'était pas bête, il se trouvait avec des élèves plus âgés que lui, et n'aimait guère les contraintes de l'école ni d'aucune sorte en fait. Il y avait à cela certaines raisons.

Ginette rentrait au petit matin, et tombait sur le canapé de la salle à manger. Là, elle traînait jusqu'au soir où elle repartait travailler. Elle passait ses journées à fumer et à boire du café soluble en regardant la télé; tous les soap opéras. Elle rêvait ainsi d'un monde aseptisé où un gentil docteur tombe amoureux d'une malheureuse et lui offre une vie douce et agréable. Dans son univers, elle avait aussi quatre chats; c'est un truc que je répétais à David, chez toi, ça pue grave. Il n'y avait qu'une chambre dans l'appartement, c'était la sienne; il devait, en outre, s'occuper de tout, le ménage, les courses et les moindres démarches administratives. Ginette, prétextant une fatigue systématique, en fait une paresse chronique, exigeait énormément de son fils, l'engueulait souvent et n'avait cessé de le battre que depuis qu'il la dépassait d'une tête. Il était totalement livré à lui même, et trouvait chez nous des moments familiaux depuis le CP. Notre mère s'était pris d'affection pour lui, le sachant seul, elle me disait très souvent de le ramener chez nous. C'est ainsi qu'il est devenu comme un frère.

Ginette semblait n'éprouver aucun sentiment maternel à son égard, j'étais triste, chaque fête des mères de voir ce gamin apporter une fleur à cette mère qui n'avait que reproches à la bouche pour lui.

Il y avait eu cet homme, déjà marié, qui avait proposé d'assumer financièrement sa paternité. Mais Ginette avait refusé le « pognon » comme elle disait; c'était lui ou rien et elle n'avait rien eu. Je crois que David devait ressembler physiquement à son père, pour son malheur, car je pense que c'est cela que Ginette lui faisait payer.

Tout l'immeuble prétendait qu'elle était entraîneuse dans un bar, quelque part en ville. Voilà les cartes, au départ, de David.

Alors quand on leur a coupé l'électricité, il a dérivé le courant à partir de la minuterie de la cage d'escalier, il empruntait les ampoules dans ces mêmes cages d'escaliers ou dans l'ascenseur. Il a visité des caves, je crois même, sacré David, qu'il a piqué des trucs dans celle du père de Marco.

Toute cette année de troisième, il a pourtant réussi son pari, le conseil de classe a autorisé son passage en seconde B.

Il entamait un nouveau cycle, nous étions tous dans ce cas; Sabrina, pour sa part avait choisi l'aventure C, de mon côté, j'optais pour une section A, pratiquement sans maths, enfin je tenais ma vengeance !

David avait gardé de nombreux contacts avec quelques anciens de sa section aménagée; la plus part, avait arrêté la scolarité, trop heureux, d'ailleurs. Pourtant et malgré ce retour réussi, inexplicablement, il s'impliquât de moins en moins dans ses études, et ne venait plus au lycée que temps en temps, afin que sa mère continue à percevoir toutes les aides liées à la scolarisation d'un enfant.

Puis il y avait la fille aux cheveux oranges : Dominique. Elle était en seconde littéraire, et était en plein rejet du père, un flic et en admiration totale devant un frère, ersatz de Morrison qui chantait dans un groupe obscur et incompris, ça va de soi! Ensemble, ils avaient un délire autour de la nature, des arbres plus particulièrement. Elle appelait David son petit saule; une fois, après un trip, on les a vu assis sur un trottoir, les pieds nus dans le caniveau. Ils disaient qu'ils faisaient tremper leurs racines... Elle aimait Beaudelaire, Rimbaud, Jim Morrison, bref tous les poètes maudits et le haschisch. Il s'intégrât dans sa bande, se mît à lire, à dévorer, tout Sartre, tout Camus. Puis dans des soirées narguilé, ils refaisaient le monde, pensaient que Renaud avait retrouvé son flingue et qu'il ne fallait pas jouer avec les nerfs de Béranger. Il rencontrât aussi, dans cette bande, une paire de gothiques, Natacha et Caroline. Elles étaient en dehors de tout, snobaient absolument tout le monde et semblaient toujours avoir un truc sur le feu ailleurs. Natacha faisait du Russe, en seconde langue et sortait avec un étudiant des Beaux Arts, plus âgé; j'ai vu, un jour, une de ses oeuvres, en fait un morceau de grillage cloué sur une planche, sur lequel il devait avoir projeté du plâtre, sans but défini; il appelait ça son triptyque à la Vie! Caroline, elle, ne parlait quasiment que d'Espagne et de henné. Tout ce petit monde vénérait, comme sa bible, « Moi Christiane F., droguée, prostituée » et s'évadait régulièrement à Amsterdam.

Sabrina et moi, les appelions les Herbes Folles.

Nous nous vîmes moins à partir de cette époque, sans que l'on puisse poser un moment, une date précise au ralentissement de notre relation. Je ne pouvais pas, parce que je n'en avais pas envie, le suivre sur cette autre chemin. Nous avons continué à nous croiser quelquefois dans la cité. J'ai rencontré Dominique, un soir avec lui, Sabrina était là aussi; il n'aurait pas du me questionner à son sujet, me demander mon avis, ou alors j'aurais du me taire, mentir, je ne sais toujours pas ce que doivent faire les vrais amis, de la peine, dire ce qu'ils pensent? Je me souviens parfaitement lui avoir dit que je trouvais qu'elle admirait vraiment beaucoup trop son frère, un type qui vivait en marge de tout, tentant de percer avec son groupe Naja, pâle copie des Doors. Je trouvais qu'adorer de manière systématique, des idoles qui nous vendent de la liberté et de l'anarchie, du rejet de tout système et qui pour tout échantillon n'ont que de la poudre au nez et peu de vent à leurs semelles, était en fin de compte simpliste et occultait une partie du talent et de la beauté de leurs oeuvres.

Cette année de seconde fût sa dernière année au lycée, et comme un feu d'artifice, il brandissait en guise d'étendard : « Flash ».

Ce matin de septembre, la rentrée avait quelques relents de nostalgie, de regrets; nous n'étions plus que trois, de la bande, à continuer en première. Rachid toujours à fond, qui rendait son père tellement fier, Sabrina qui s'accrochait, d'ailleurs dans la même classe que lui et moi qui, au minimum de l'effort produit, pouvait toujours faire mieux, mais faisait juste assez pour être encore là l'année suivante.

L'été, sur les escaliers n'avait plus le même goût, mais un autre que j'appréciais tout autant. Marco n'était plus beaucoup avec nous, David, de moins en moins et Norbert quant à lui tirait ses derniers mois. Alors entre Rachid et Sabrina, les conversations commençaient à devenir très sérieuses : un boulot l'été prochain ? Après le BAC ? Quelles études, pour quel boulot ? Nous sentions que des échéances, et sans doute pas les moindres, pointaient leur nez, ici, sur nos escaliers sales et puants.

Rachid prît la décision de bien réfléchir, normal; Sabrina et moi, prîmes la décision de faire l'amour. C'était une époque bénie, et je pèse mes mots; le SIDA balbutiait, très loin de chez nous, ses premiers pas, il n'était pas encore l'ennemi public n°1 du sexe. Il suffisait de trouver un lieu et un partenaire qui soit d'accord. Je revois les larges et interminables escaliers, 102 marches descendant de la gare, pour mourir au bord du boulevard d'Athènes; l'hôtel était situé quasiment à leurs pieds. Pas le Carlton ou le Martinez, nous n'avions que notre argent de poche pour payer; 50 francs pour quelques heures l'après-midi. Aujourd'hui, je connais l'adage qui veut que la première fois soit une catastrophe, mais je m'en fous ! Moi je pense, et je penserai toujours que c'était fantastique, tout simplement parce que c'était elle, parce que c'était nous. Et puis faire l'amour avec une fille qui portait des Camarguaises, un Lévis', une chemise blanche de grand-mère, trop grande, et un foulard mauve, rose et fuchsia, c'était comme rêver éveillé ! Cette fois là, en cette fin d'après-midi, le soleil est descendu à travers ses boucles brunes dans lesquelles j'avais perdu mes doigts.

Parfois, avant d'aller dans cet hôtel, nous allions à la bibliothèque; il y avait un service d'écoute de musique. On choisissait souvent l'album Harvest de Neil Young, puis chacun un casque sur la tête on écoutait les ballades en se regardant.

David, donc, ne venait plus au lycée, sauf à la sortie, pour Dominique, puis pour Patricia; je n'ai jamais vraiment su, mais il a arrêté de sortir avec Dominique, pour sortir avec une des copines de sa bande. Ses cheveux étaient noir corbeau, ses vêtements noirs, ses idées aussi. Personnage pré figuratif du look gotique, elle était une sorte féminine de Robert Smith. L'univers littéraire était le même qu'avec Dominique, ce qui évoluât, c'est la planche vers l'extase. Ensembles, ils firent quelques voyages à Amsterdam.

Ce fût alors de plus en plus difficile d'entretenir une relation, même épisodique, avec David. Sonné aux exta, trop souvent, alcoolisé la moitié de la journée, je ne pouvais plus croiser son regard.

J'étais anéanti, je sentais que je le perdais, je ne pouvais, je ne savais pas quoi faire. Norbert, lors d'un de nos derniers parloirs, me conseillât, très vivement, de l'oublier, Sabrina, elle, me dressât la liste des structures qui pouvaient lui venir en aide, mais en tout cas, elle pensait que seul je ne pouvais pas grand chose.

L'année avançait, il fallait bien continuer à vivre, d'autant que Ginette m'avait envoyer promener lorsque je l'avais quasiment supplié d'aider son fils; elle m'avait dit : « et moi, tu crois qu'il pense à moi, et moi qui va m'aider ? ».

Heureusement, avec Sabrina, nous avions de bons moments. Parfois le mercredi après-midi, quand nous n'allions pas à notre hôtel, nous allions danser au Campus. C'était la pleine époque du Hard Rock pour les uns et du Disco pour les autres; nous étions de la première catégorie, et transpirer quelques heures, des décibels plein les oreilles, nous transportait sur une autoroute pour l'enfer, c'était assez antisocial de hurler police milice; tout ça c'était à cause de la nuit, qui en venant sonnait la fin de la récréation, rappelant Roxanne et laissant, pour toujours en moi, ce message :

« For those about to rock, we salute you ».

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