Il faut savoir lire et surtout accepter les messages que nous envoient le doute ou la peur. Raconter encore et encore, comme une thérapie.
Il y avait une dizaine de marches qui descendaient jusqu'à une porte en tôle; au pied de chaque immeuble, c'était l'accès aux caves des locataires.
En fait, depuis aussi longtemps que je me souvenais, plus personne ne les utilisait. La première fois où je suis descendu, c'était en suivant Marco. Nous étions gamins, et il voulait absolument savoir ce que son père allait faire, si souvent, dans ces caves. Équipés de lampes torches, nous étions excités comme Starsky et Hutch.
Marco était le type, le plus en colère, que j'avais rencontré. Je ne savais pas tout de sa vie, exceptées ce qu'il nommait lui même, ses deux croix en flammes. Deux brûlures d'une immense intensité, c'est l'origine du foyer qui les différenciait. La plus intime et la plus douloureuse, était la mort de son frère aîné. Éric était plus âgé de 10 ans et surtout d'un autre père.
Dans notre petite communauté, les Barelli étaient connus de tous, c'était une famille! Paul, le père de Marco a donné, à son fils, le prénom de son frère. Tous les deux tenaient un bar, du genre où l'on ne se rend pas sans parrainage. Marco senior, avait épousé Michelle, ensemble ils ont eu Éric; Marco n'était pas un ange, et son bar n'était pas celui de César; pour autant, son secteur d'activité, évitait soigneusement la drogue et les armes à feu. Des bouteilles volées, quelques machines à sous, sous contrôle... et quelques tables, en fond de salle, pour quelques bookmakers.
A la sixième tentative, le trousseau de clefs, emprunté à son père, permit à Marco et à moi même d'ouvrir la porte en bois n°31! A cet instant, notre virée a tournée à la plus grande peur de notre vie. Devant le spectacle de cette cave, Marco comprit immédiatement que son père ne devrait jamais avoir connaissance de notre expédition!
A partir de ce jour, entre nous, nous appelions cet endroit : Las Vegas.
Derrière son comptoir, ce soir là, Marco senior servait des clients, quand Paul débarqua, l'air soucieux. Éric adorait traîner avec son père, il était là et jouait au flipper. Les deux frères engagèrent une messe basse qui, visiblement, agitait fortement Marco.
Lors du dernier ravitaillement en alcool, le fournisseur, gourmand, avait fait monter les enchères, en convoquant les chefs de familles d'une seconde filière d'écoulement. Le ton était monté rapidement, et Paul avait emporté le marché avec force intimidation. Mais le venin était inoculé.
Soudain, trois types entrèrent dans le bar; Paul de dos à l'entrée, reconnu immédiatement, entre les bouteilles, dans le miroir en face de lui, deux des entrants.
Une pluie d'éclairs de feu tomba sur le bar; un des éclairs traversa Éric. Je crois que c'est à cet instant que Marco se leva en hurlant, pour sortir de l'abri du comptoir, derrière lequel il se trouvait. Il tomba, lui aussi, ce soir là, dans ce bar.
Paul n'eut qu'une blessure à une jambe et comme seul rescapé, dix ans de prison.
Ainsi, le couple des parents de Marco junior, est le fruit du devoir et du remord. Michelle rendait visite à Paul, régulièrement; cette femme avait, en un seul soir, tout perdu. Son fils, son mari, sa vie toute entière, ne s'étaient jamais relevés du sol, maculé de sciure et de sang de la salle du bar. Paul était le seul semblant de lien avec son passé qui restait à Michelle. Comme les deux derniers bourgeons d'un vieux rameau, ces deux êtres s'unirent pour maintenir de la vie dans cette partie de l'arbre. En outre, par cette union, Paul voyait sa détention quelque peu adoucie.
Je ne crois pas que Marco soit né de l'amour, il est plutôt l'enfant de deux désespérances. Il grandit, bercé, presque saoulé, par l'image d'un grand frère, trop tôt disparu et qu'il n'avait jamais connu.
Sa chambre était un mausolée, où aucun des objets n'étaient les siens. Il vivait dans le décor, dans la vie d'un autre, dans l'ombre du fantôme d'Éric.
Il vouait une haine à son père qui n'avait d'égal que son admiration pour son oncle qu'il n'avait pas connu, lui non plus.
Une fois sorti de prison, Paul avait repris ses activités au bar et semblait vouloir s'en tenir, pour le gérer, à la vision de son défunt frère.
L'âge faisant, je ne trouvais plus autant d'intérêt à la visite des caves, au contraire de Marco qui, lui, s'y rendait souvent, trop selon moi.
Dans la bande, nous savions tous pertinemment ce qu'il y faisait, mais aucun n'osait ni se l'avouer et encore moins en parler.
Il y avait un défilé, régulier, de types bizarres, pratiquement chaque soir au pied du bâtiment de Marco; et puis il y avait ce pognon, alors qu'il ne travaillait pas! Dans cette période, Marco m'inquiétât vraiment; un soir il débarquât à ma porte, frappant certainement avec ses pieds. J'avais reconnu sa voix, j'ouvris. Il était comme fou, les yeux hagards, il parlait fort aussi :
- « J'en ai marre, je me casse. »
- « Ho Blond, où tu te casses, déconnes pas ! »
« J'en peux plus, de les voir les deux autres chez moi, je me casse. »
« Blond, arrête! Pour aller où et faire quoi! »
« Sais pas, m'en fous, je me casse. »
Puis, il a disparut dans l'escalier. Trois jours plus tard, il réapparut, fauché, la tête défaite. Nous n'avons jamais su ni où il était allé, ni ce qu'il avait bien pu faire.
Toujours dans la même période, il me disait qu'il aimait passer du temps seul, dans les caves, dans le noir. Je lui répétais souvent : « Blond, t'es complètement barré. »
Mais cela n'était rien, la suite de sa carrière s'avéra encore plus destructive.
Un soir, comme tant d'autres, qu'il avait compté et rangé ses petites affaires derrière la porte 31, il entendit des voix, venues du fond du couloir des caves; plusieurs, dont une étouffée. Il maîtrisait tellement le lieu et sa pénombre qu'il put approcher sans se faire entendre.
La suite, nous l'avons lue dans un entrefilet des faits divers du journal :
« Drame dans nos cités !
Une rixe entre mineurs tourne mal dans une cave désaffectée. Il semblerait qu'un des jeunes, en ait tué un autre alors qu'avec deux complices ils s'apprêtaient à commettre un viol collectif. Arrêté, peu après les faits, il n'a pas nié. Il a été déféré. »
L'issue, c'est son père qui nous l'apprit. La fille, victime de la tentative de viol, habitait la cité, avec sa famille; elle avait décidé de ne pas porter plainte. Sans doute la honte et surtout la menace qui pesait. Ceci eut pour effet d'atténuer, voire annihiler complètement, l'aspect « chevaleresque » de l'intervention de Marco, que son avocat essayait de soutenir.
Il avait un revolver, il avait tiré, il y avait un mort, il fut jugé comme majeur.
Aujourd'hui, il est toujours en prison; je ne l'ai jamais revu. J'avais déjà visiter trop de parloirs, vu trop de vies brisées à l'intérieur comme à l'extérieur par la moulinette de la prison.
Trois mois plus tard, ils condamnaient l'accès aux caves.
Je garde, en mémoire, ce qui pour moi, restera comme le haut fait d'arme du Blond : dans un magasin spécialisé, en ville, il avait volé un gyrophare. Je le revois encore, l'exhibant partout dans la cité; le trophée ultime d'un gamin qui cherchait un peu de reconnaissance.