Il faut savoir lire et surtout accepter les messages que nous envoient le doute ou la peur. Raconter encore et encore, comme une thérapie.
Soudain, quelqu’un entre, sans frapper. C’est Antoine, il a un air catastrophé, je réussis à saisir quelques mots dans son affolement :un enfant s’est blessé !
Nous sommes dimanche, « le Dimanche »; entre animateurs, c’est avec cette insistance que nous désignons le dimanche des visites parentales.
Une fois dehors, les cris et l’attroupement me guident, facilement, vers le lieu de la catastrophe ; un garçon, dans les bras de son père, du moins je le suppose, se tient la jambe et pleure à chaudes larmes. Je m’approche, demande un peu d’air autour de lui, et je fais un rapide examen de la jambe. A première vue, je suis rassuré, il semble qu’il n’ait rien de grave. Je prie le papa de nous laisser faire, et avec Antoine nous emmenons l’enfant à l’infirmerie. Une fois allongé, sur un lit, je demande à Antoine d’aller chercher Sabrina, notre infirmière.
C’est à cet instant, légèrement soulagé, par les premiers gestes exécutés, que je prends conscience du petit bonhomme, à moustaches, qui vocifère en me tournant autour.
_ « …Je me demande comment vous êtes là, comment vous pouvez laisser des trucs pareils arriver ! »
Au même moment, Sabrina entre dans la pièce et m’interroge du regard ; je lui répond d’un signe de tête désignant l’enfant allongé sur le lit.
L’homme en colère est bien le papa.
Sabrina qui a fini d’appliquer le désinfectant qui pique et le rouge qui tache, s’approche de lui et tente de le rassurer :
_ « Monsieur, il ne s’agit que d’une égratignure ! »
Dans un coin de la pièce, j’étais cloué, plus qu’assis, sur une chaise, à retourner dans ma tête la petite phrase que m’avait jeté au visage ce père en colère et effrayé.
Comment en étais-je arrivé là ? Et d’ailleurs, où est, ce « là » ?
Le pouvoir de quelques mots… Je ne me suis jamais posé cette question, jamais retourné ; aujourd’hui, j’aime mon travail, Sabrina, mais avant tout ça, qu’est-ce que je faisais ? Je pensais si fort qu’hier était si loin en moi, mais quelques mots et je dois bien me rendre à l’évidence :je n’ai rien oublié, tout au plus enfouis, et je vis avec hier, quelque part en moi. Tout comme ces quelques paroles que tu m’as murmuré, David.
_ « Chéri, ça va ? »
Sabrina me ramène dans l’infirmerie.
_ « Ce n’était vraiment rien, regarde-le s'agiter, impatient, sur le lit !
_ Allez, la journée est magnifique, qu'est-ce que tu fais là, ne reste pas enfermé ? »
Deux fois, en très peu de temps, la même question ! Cela ne peut pas, n’être que le fait du hasard.
C’est une longue histoire, comme le veux la coutume...
10 ans plus tôt, dans une grande cité HLM, dans une grande ville du sud de la France.
Le mois d'août se termine et apporte avec lui, la fin des vacances; le soleil, toujours en verve, est d'un genre qui vous poursuit, même l'après-midi, dans votre chambre, jusque derrière les volets clos.
La ville et les gens, courbent l'échine; l'habitude sans doute: on ne lutte pas contre la fatalité!
Tout au centre des tours, des arbres entourent un bac de graviers; des arbres plutôt jaunes, aux feuillages maigres qui ne font de l'ombre qu'à eux-mêmes. Au milieu du carré de graviers, un toboggan que la rouille attaque, un tourniquet sur lequel il est impossible de s'asseoir, puis 4 balançoires où des générations d'enfants se sont forgés des fesses résistantes aux coups de pieds.
Il y a 4 tours principales qui encadrent ce carré de verdure; véritable défi à la beauté, elles se dressent, rectilignes, décorées de couleurs improbables, qui crient leur différence à la face du reste de la ville.
Dans ce décors, de fin d'été, nous sommes, presque tous là, sur les escaliers du n°16. David, mon autre moi, dont le regard cherche toujours une connerie à faire, pour s'occuper, un bloc de boîtes à lettres à détruire par exemple, mais en reste t-il encore un seul debout? Je connais David depuis si longtemps, j'ai l'impression qu'il a toujours été là. Dés nos premiers pas en classe, l'aversion pour les maths et une certaine passion pour le foot, nous avaient réuni. Certaines de nos salles de classe bénéficiaient d'une vue magnifique et imprenable sur la mer et une partie du port autonome. A l'abri du mistral, nous regardions souvent la mer agitée, striée de grandes bandes blanches, les grands porte-containers et aussi des voiliers dansant avant de rentrer à l'Estaque. Quand parfois le temps était plutôt gris, nous avions une parade; nous jouions la coupe des clubs champions, l'unique, la fameuse C 1. Je précise cela, parce qu'à cette époque, il y avait une pression financière bien moins importante et que les tirages au sort pouvaient encore permettre des surprises! Nous découpions des petits rectangles de papier, avec les noms des équipes et aussi deux séries de chiffres identiques, de 0 à 10 (oui, je sais, on était fous). Chacun notre tour, on tirait au sort les petits papiers afin de déterminer les matchs et les scores; ainsi, je me souviens de victoires finales, très « surprenantes » des équipes d'Omonia Nicosie ou de l'AS La Jeunesse d'Esch.
Où j'allais, David allait et vice versa. Mais ça, c'était avant...
Rachid, pour ce soir, a quitté ses livres d'études; il est, et sera à tout jamais, mon exemple à moi d'intégration, mon Zizou, en moins sportif, enfin, en pas sportif du tout. Lui, son truc, ce sont les ordinateurs, les bouquins. Il rêve à voix haute, non en fait, il réfléchit à son avenir.
Avec Sabrina, nous entourons Norbert, mon grand frère. Après tant d'années, tant d'aventures, elle est encore la seule fille de notre petit groupe. Je la regarde, et je sais qu'elle fera bien, même super très bien, le métier vers lequel elle se dirige. Prévenante, compatissante avec chacun de nous, parlant toujours avec douceur; sûr qu'il y aura, grâce à elle, quelques enfants moins malheureux!
Je crois que moi aussi, j'aime bien les enfants; en tout cas, ce soir là, je n'en dis rien; la situation est si inattendue.
Mon grand frère, Norbert, plutôt intermittent de notre bande, vient de terminer un long séjour...
Et pour compléter totalement la liste, je dois évoquer l'ombre du blond, enfin Marco; gamin paumé, seul, livré à lui même, encore plus que nous tous. Absent physiquement, je crois pouvoir avancer au nom de nous tous, que ce soir encore, il est présent parmi nous. Presque un an déjà...
Ce n'était pas la cité des anges, pourtant pas de démagogie non plus; ici, si l'on ne cherchait pas les poux sur la tête de ses voisins, on avait une chance de vivre tranquille.
Depuis que nous avions une dizaine d'années, les soirs d'été, nous avions pris l'habitude de nous retrouver au pied d'une tour; on observait un roulement au pied de tous les bâtiments de la cité, et là, on riait, on s'engueulait pendant des heures; bref on refaisait un nouveau monde chaque soir... Quelques conneries aussi!
Un de ces fameux soirs, la bande est réunie, comme souvent; la lumière du hall du bâtiment , s'allume et s'éteint au gré de la minuterie. Il fallait que l'un d'entre nous se dévoue et s'assoit prés du bouton.
« Bouge ton cul, c'est ton tour! »
« Tu m'emmerdes, Rachid, et d'abord quel tour! Y'a belle lurette que c'est fini ces histoires de tour. Et puis y'a qu'à rester dans le noir, qu'est-ce ça fout! »
« Coince le avec une allumette. »
« Fais-le toi même. »
David se lève pour s'asseoir prés du bouton; puis se tournant vers Norbert, il lui lançe : « Alors c'était comment la taule? »
« Pourquoi, tu veux un billet d'entrée? »
« Porte nawak! Mais t'as vu des caïds, des mecs qu'avaient déjà buté? »
« Tu me les casses, j'ai rien vu du tout! »
En tirant sur le joint, Norbert questionne à son tour David :
« Ho, et toi, qu'est-ce que tu vas faire plus tard? »
« Quand plus tard, dans deux mois? Je me tire de chez ma vielle, ça c'est sûr; pour le reste, je sais pas, je verrai. »
Soudain, Norbert se lève et s'approche de David, il le saisit par le col, amenant ainsi leurs deux visages à quelques centimètres l'un de l'autre.
« T'es vraiment con, à balancer tes conneries, tu veux finir comme elle, ici, sur un fauteuil miteux au milieu d'un tas de canettes, et de 150 chats! »
« Hé alors, t'y es bien allé, toi, au trou. »
« Hé alors, y'a pas de quoi être fier, pauvre cave. »
Rachid silencieux, tout au long de l'échange, sortit de sa torpeur sans prévenir.
« Moi, je sais ce que je veux faire plus tard! Je veux être ingénieur informaticien. »
David et moi, nous n'avons pas pu nous empêcher d'éclater de rire.
« Ton truc, c'est faire le meilleur score à Mario all stars ! »
Rachid semblait ne pas nous entendre rire, et David en rajouta :
« T'as un article dans le Washington Post et Bill Gates qui te veux dans son équipe. »
C'est trop tard, le fou-rire est parti, plus moyen de nous arrêter; l'un d'entre nous ajouta même :
« Ouais, espérons que t'aura fait des progrès en anglais d'ici là. »
Nos nouveaux éclats de rire n'atteignent pas plus Rachid; il n'est plus là, sur ces marches, au pied de cette tour, dans cet univers sombre, sordide, qui pue vraiment, au sens propre comme au figuré.
Au milieu de nos vannes, la voix de mon frère s'élève :
« Pourquoi? »
« En vérité, je ne sais pas; je deviens fou devant un ordi, il faut toujours que je comprenne ce qui se passe, à chaque action d'un programme. »
« T'as raison mon pote! Tu pourras te programmer une copine ?» dit David d'une voix grave.
Ça, c'était encore une vanne de David, que moi même je ne pouvais renier. Seuls Sabrina et Norbert restaient sérieux.
Rachid, visiblement très vexé par cette dernière vanne, saute au pied des marches, l'écume aux lèvres:
- « Ça te dérange que j'ai pas 300 copines, comme certains qui changent comme ils changent de chemise! »
Et le voilà, déjà, sur David, quand Norbert s'interpose, il ramasse 2 coups de poings perdus, avant, enfin, de ramener à la raison les susceptibilités blessées.
Le rêve insensé de Rachid, il est vrai, ne trouve ni prise ni racine ici, au milieu des marchands en tous genres qui distribuent, l'espoir soit en ballons soit en rap. A chacun sa part dans ce numéro de cirque: le défenseur de l'intégration qui offre en modèle le chanteur de la télé avec une énorme chaîne en or au cou, le basketteur qui part aux « States » et peut s'offrir un mannequin et 20 bagnoles, le footballeur qui flambe plus la nuit que sur un stade, etc. On finit par se voir en idoles.
L'ensemble des médias relayent ce message de facilité, de puissance que donnerait l'argent, du seul moteur qu'il serait pour exister, qui fait un héros du chanteur, du basketteur ou du footballeur. Ils fabriquent de fausses idoles.
Enfin, le reste, nous tous, la majorité silencieuse, qui pour certains vénérons le footballeur et le basketteur et achetons, par milliers, le disque du chanteur. Ainsi, nous idolâtrons des veaux d'or.
Au bout de ce compte, personne ne veut voir derrière ces miroirs, à la réussite qui serait facile!
Peu après l'altercation, Norbert s'est levé, pour partir, sans un mot. Quant aux autres, calmés, chacun repart vers chez lui; tout en gardant ses rêves, ses rancoeurs et même sa haine, intacts.
David rattrapa Norbert, à l'entrée de notre immeuble:
- « T'es plus le même, t'as vachement changé, t'es un mou maintenant. »
« David, tu sais pas de quoi tu parles, qu'est-ce que tu crois?
Tu regardes trop de films américains; mais la vraie vie, c'est pas la télé!
En taule, tu t'en sors pas, seul, rien qu'avec tes bras; tu dois appartenir à une famille, choisir un camp, et même faire, quelquefois, des trucs pas nets. Dedans, tu retrouves la même merde que dehors, ou tu rentres dans le système ou t'en baves. Y'a pas plus d'honneur en Tacchini qu'en Smalto. »
« Tu me dis quoi, là! Que c'est foutu d'avance. Qu'y a pas d'avenir à rien, dans rien, que la merde est la même partout?
« Disons que t'auras peut-être aucune chance, mais si tu dois en avoir une, elle ne sera pas dans le prochain casse; essaies plutôt les études, les diplômes, ne choisis pas de finir comme ta vielle, comme moi. »
Norbert prononce ces derniers mots à voix basse.
« Oh, Norb, tu veux dire quoi? »
« Ta mère est une ratée malheureuse, et moi je prends un mauvais chemin. Et tu crois vraiment que c'est ça la première place du Top 50! Vivre dans une tour qui pue la pisse, la dope, où les gosses sont morts avant d'avoir commencé à vivre et où tu finis par perdre tout respect pour toi même au fond d'une cave? »
La secousse des portes de l'ascenseur qui s'ouvrent, stoppe net cette conversation; Norbert s'engouffre, laissant David complètement perdu. Il regarde partout autour de lui, les boîtes défoncées, une lumière sur deux qui ne fonctionne pas et cette odeur qui donne la gerbe. Instinctivement, il balance un grand coup de pied sur la minuterie; c'est certain à présent, même une allumette ne pourra l'aider à fonctionner!
Mon frère est rentré et est devenu quasiment invisible durant une semaine, le plus souvent dans sa chambre.