Un vieil homme sort de la taverne, il titube et tousse à chacun de ses pas, il pleut dans la nuit viennoise.
Après quelques pas difficiles, il tourne dans une ruelle, il lève la tête vers le ciel et s’écroule à terre.
Il réussit, dans un ultime effort, à s’adosser au mur ; il sent sa vie qui le quitte. Il a 63 ans et il est loin de chez lui.
Il se revoit, s’éveillant au monde, accompagnant le gazouillis des oiseaux en sol majeur, qui annonce milles et une éclosions de fleurs. Il vole avec le vent tout en haut de la tour de l’horloge et redescend dans un nuage de pigeons.
Un hoquet fait sursauter sa tête.
Il entend l’écrasante mélodie, en si mineur, des êtres qui plient sous la chaleur. Devant ses yeux mi-clos, dansent des taons énervés ; ils annoncent l’orage prochain. C’est le temps de s’abriter à la douce fraîcheur des canaux.
Il use un peu de force, pour tendre sa main, vers ces femmes de l’Hospice de la Piété ; il touche presque la mandoline, quand son bras retombe.
Il se dit qu’il n’a pas fait tout ce qu’il voulait, même s’il célèbre avec joie, fièrement, son parcours, au son, en la majeur, d’un violon.
Soudain, à bout de forces, il glisse le long du mur ; quand il reprend conscience, son visage est plaqué, à même le pavé. Il voit son image dans une flaque : ses cheveux sont blancs.
La pluie redouble, frappant le sol de plus belle, le vent siffle, en la mineur, dans la ruelle. Dans la flaque, le reflet montre des yeux éteints.
Nous sommes le 28 juillet 1741, loin de la cité rayonnante et chatoyante des Doges ; un homme vient de mourir, miséreux et oublié de tous.
La flaque d’eau a gelé, ce n’est pourtant pas l’hiver !