Boston, avril 1988, 20H55 ; à l’aéroport, sur ma carte d’embarquement : destination la Californie, la plus belle ville de mon monde, San Francisco !
Quelques heures d’un vol sans histoires, et je débarque sur ma terre promise, objet de tant de frissons depuis mon adolescence, pour un peu j’embrasserais le sol, façon Jean-Paul II.
Première chose, apprise par l’expérience, je pense aux guichets de location de voitures ; il est pratiquement 21H, il ne faut pas traîner pour en avoir une. Bon au cas où, c’est pas pour faire genre « je ramène ma science », mais il ne faut pas s’étonner du départ 20H55, plus le voyage de « quelques heures » et une arrivée vers 21H…. Le décalage horaire.
Je trouve l’alignement des cabines, chacune dédiée à un loueur, et au bout de la troisième tentative, la disponibilité et le budget s’accordant, j’attrape la navette pour me rendre chez le loueur.
C’est sous l’emprise de mes rêves, de tout mon imaginaire, que je quitte l’aéroport au volant d’une petite, mais sympa, Chevrolet. Direction la ville, avec l’idée, à présent, de trouver un endroit pour dormir. Pourtant, l’attirance envoûtante me poussait hors de mes bonnes résolutions :je devais sans plus attendre, tout voir, me repaître. Chaque sortie sur la Highway, chaque nom sur les panneaux évoque quelque chose. Voilà comment de 22H à 1H, j’ai visité plus de la moitié de mes rêves !
Au sommet de Telegraph Hill, la Coit Tower, offre à son pied, une magnifique vue sur la baie illuminée. Descente de la tortueuse et fascinante Lombard Street, puis le cœur même de la ville, aux boutiques ouvertes 24H/24 et une faune qui grouille en permanence.
Ainsi, vers 1H du matin, j’aperçois la direction :Golden Gate Bridge ; aucune hésitation, je la suis. Fenêtre baissée, radio allumée, je longe une route bordée de petites maisons Victoriennes au charme très bourgeois. Enfin j’arrive aux portes du fameux pont. Le passage est payant, il fait nuit, je suis crevé et je n’ai pas encore étudié l’autre côté ; alors je bifurque au tout dernier moment sur ma droite. Je me retrouve sur un parking, 2 autres voitures garées, et d’apparence très calme.
J’arrête le moteur, je descend de voiture, le spectacle est « voilé » ! Il y a une fantastique purée de pois qui glisse sur la mer et enveloppe le pont ; je n’entrevois par intermittence, qu’une toute petite et lointaine lumière rouge, tout en haut sur le sommet le plus haut de la plus haute pile du pont. Harassé, en un bref coup d’œil, je décide que tout est OK et que je vais passer la nuit ici, dans la voiture.
Ni une ni deux, je boucle les portières, accroche aux fenêtres ce que je peux, et je cherche le sommeil. Soudain, une corne de brume m’arrache à l’alanguissement qui commençait à me gagner ; immédiatement, je pense à un bateau, la corne retentit encore, et encore à intervalles réguliers à présent. Je finis par douter de mon analyse : le bateau serait très long ou très long à passer…
Je tourne et retourne sur le siège de la voiture, je dois me résigner, c’est parti pour durer ; je ne pense pas avoir beaucoup dormi cette nuit là.
Au petit matin, poussé hors du véhicule, par une envie pressante et surtout une irrépressible envie de me déplier, je suis face à un spectacle que je n’avais même pas imaginé. La brume se dissipe et le monstre apparaît peu à peu ; aux premiers rayons du soleil, il est là, étirant sa carcasse rouge et retendant ses câbles.
Pardon, ce n’est qu’un pont, certains lecteurs trouveront cet épisode à la limite du ridicule ; sans doute… Mais il s’agit de mon histoire, et ce pont enflammera à tout jamais mon esprit.
Le souffle coupé, je ne sais combien de temps, j’ai contemplé, avalé cette image, avant de repartir.
J’ai jeté quelques cents dans un panier, baissé ma fenêtre et monté le son de la radio ; je crois que le titre de la chanson était « Shattered dreams ».