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Il faut savoir lire et surtout accepter les messages que nous envoient le doute ou la peur. Raconter encore et encore, comme une thérapie.

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Un instant si particulier

 

C'était une nuit, la dernière nuit d'une longue semaine, c'était même le petit matin du lendemain.

Assis devant mon clavier, tapotant, je devais rechercher une adresse, pourtant, il me semble évident que je devais faire une micro sieste...

 

Soudain, je plane au-dessus d'un éboulis, dans lequel un homme danse d'un pied sur l'autre; un second l'observe, tout de noir vêtu : c'est le roi d'épée. Il apostrophe l'homme qui danse, il est question d'une cité, Ghyste Mortua, de métamorphose et d'attache parapsychique.

Toujours tournoyant au-dessus de cette improbable scène, je m'entends prendre part à la discussion:

- * Parl Dro, je sais, moi! C'est la seule façon de les tuer vraiment, de les libérer de leur mort-vie; il faut détruire l'attache qui les maintient, il faut broyer l'os. Mes amis, allons-y, partons pour la cité des fantômes et accomplissons ce qui doit l'être. J'étais entré de plain-pied dans l'aventure, par la 203 et je ne croyais pas au quart de ce que je voyais, pourtant je cheminais aux côtés du roi d'épée et d'un ménestrel, en route pour la cité des morts!

Plus rien ne pouvait me retenir, je piaffe d'impatience, j'ai dix ans, je suis dans mon lit, écoutant une histoire. Sauf que cette fois, je ne vais pas rêver, je vais le faire; je suis le héros. Je vais participer à la sauvegarde du monde des vivants, avec mes compagnons, nous allons repousser, faire disparaître les méchants.

Aïe, soudain, j'ouvre les yeux sur l'annuaire du portail d'un F A I... Mais c'est quoi, où suis-je... Deux doigts de ma main droite pincent le dos de la gauche... Pourtant, j'aurais juré que...

Ah oui, j'y suis; je cherche cette maudite adresse...

 

  • ** Nous aperçûmes, dans le bois, les feux de quelques sauvages.

A nouveau je suis, sans savoir comment, transporté ailleurs. Les bois sont des érables à sucre, des conifères et des feuillus; je peux voir distinctement les fameux sauvages, ce sont des indiens du peuple Natchez, trois adultes et deux enfants, nus, couchés sur des peaux. Plutôt inhabituel de les rencontrer en si petit nombre, loin de leur village. Villages dont l'organisation me rappelle, par certains côtés, celle des tribus de Stohenge et Avebury : une sorte de place centrale, commune, où des avenues, en provenance d'autres points du village, viennent finir. Mais quel est ce bruit sourd et continu? Non, ce n'est pas possible! Cela ne peut pas être... Pourtant si. Tombant de 170 pieds de haut, fille des grands lacs, Supérieur, Huron et Erié, elle est une marche vers le plus grand estuaire du monde; celui-là même qui m'apprendra quelques années plus tard Anne des Pignons verts. C'est proprement impensable! 443, sans toi et tes soeurs qu'aurais-je jamais su des Ongirias, Algonquins et autre cataracte de Niagara?

Je vous vois, avant que Custer et sa bande, ne viennent vous expliquer comment vivre sur ces terres; terres que vous foulez depuis si longtemps et qui ont vu vos ancêtres chasser l'ours pour manger et se vêtir, cueillir la fleur encore pour manger, couper l'arbre pour s'abriter, mais jamais plus que le nécessaire et toujours pour une raison saine. Avec vous je traverse l'immensité du continent nord-américain, tout est grand, originel. McDonald, Coca Cola ne sont pas encore arrivés, et la vie dans ces forêts, n'est certainement pas plus sauvage que dans le Bronx ou à Watts de nos jours!

Quand je reviens à moi, une suite de caractères sans aucune signification est inscrite dans l'emplacement « trouver quoi, qui ». Je relève mon index de la touche « X ».

J'enfonce rageusement « backspace », il faut que je trouve cette maudite adresse pour demain...

 

  • *** Je bousculais les gens, je courus à mon camarade et le soulevai sur mes genoux. Il avait reçu un coup de matraque dans la figure. Son sourcil et sa lèvre éclatés saignaient. Il avait perdu connaissance.

Oui, bien sûr, je sais où tu veux en venir... C'est une plongée dans l'histoire du pays.

Nous collions des affiches quand ce drame est arrivé.

Aux côtés de 73, je marche le front en l'air, luttant pour chaque grande réforme qui bouleverseront, à jamais, la société de notre pays. Je croise des « rouges », des « blancs »; ces derniers me réconcilient, ou du moins, humanisent l'image que j'ai du Pape et de sa clique. Je suis de toute mon âme avec eux, quand ils se couperont de ceux, honte à eux, qui pactisèrent avec le maître de Berlin.

Je croise aussi, des types farfelus, barbus en blousons de cuir; sur leurs vélos, ils partagent la vie de leurs semblables, pour leur parler de religion; à l'évangélisation forcée, ils préfèrent être suivis par conviction. Tous les enfants du monde se souviennent des paroles suivantes :  « C'est pour ton bien que nous l'avons fait. »

On les appelle les prêtres ouvriers.

En ce début de XX ième siècle, je suis au coeur d'une immense révolution, qui m'ouvre tant d'autres portes, que je ne refermerais plus jamais! Toujours en quête d'apprendre, de connaître, d'écouter, de m'intéresser, de donner tant et tant d'informations à mon esprit, pour qu'il ne puisse jamais juger de quoi que ce soit avec une seule oreille. Merci.

...Euh...Quoi! Mais c'est quoi ça!?? rue du Faubourg Bonnefoy, mais c'est pas l'adresse que je cherche. Et zut ! Si je cherche une adresse, c'est que je ne la connais pas ! Je commençais à mordre une de mes joues en effaçant les caractères indésirables...

 

  • **** A Donald il fût donné de contempler un spectacle tel qu'un homme ne peut y survivre. Une grande muraille blanche s'abattit sur l'île, arbres, chiens, hommes, disparurent en même temps, comme si la main de Dieu avait voulu tout anéantir dans la nature.

Quelle grandeur, partout autour de moi l'immensité blanche; le ciel est d'un bleu pur et malgré un soleil magnifique la température est froide. Dans ces montagnes, vivent les derniers vrais aventuriers, héritiers des colons de LA ruée du Klondike. Toujours en quête d'une peau, d'un saumon dans la rivière Big Salmon, à la recherche de la veine qui donne la fièvre; tapis, aux aguets, sans cesse inquiets, auprès du feu chaque nuit, de se trouver face à quelques Peaux Rouges en chasse. 127, à ton pied, les yeux engourdis par le sommeil, j'ai vécu mille vies; tour à tour mucher, chercheur d'or, trappeur, j'ai traversé les forêts immenses, répondu à leur appel, j'ai marché au milieu des loups, goûté de leurs crocs.

Aujourd'hui, encore, j'aime ton odeur, un peu vieillotte, tes pages piquées par le temps, tes couvertures vertes. Merci Jack.

Le front sur la touche espace, je reviens à moi; complètement hors du temps, je me sens égaré. J'aperçois l'écran, ça me revient! Dans le cadre de recherche, j'inscris : librairie ancienne...

 

  • ***** Et, lui, relevant drap et chemise, contemplait en silence les tâches rouges sur le ventre et les cuisses, l'enflure des ganglions.

Mais, quoi encore? Incroyable, c'est la rue d'Arzew, Francine est sur le pas de porte. Le docteur Rieux visite ses malades, s'organise pour lutter. Albert doit être avec André, à l'école.

Fiction et réalité se mélangent dans mon esprit, je ne sais plus.

Mes balbutiements philosophiques, les premières grandes questions existentielles, mes toutes premières remises en question, sont arrivées par toi 87! A une époque où j'étais tout empli de certitudes qui n'étaient pas les miennes, je pensai encore avec des filtres parentaux. Il n'était plus question d'espace, d'immensité, de voyages, d'aventures, mais de mon rapport à la vie, aux autres, de ma conscience face à ma responsabilité d'être humain. Les voies s'ouvraient, les couloirs n'avaient plus de portes. Comme l'avait déclaré Kierkegaard, je devais trouver une vérité, qui en soit une pour moi, une idée pour laquelle je puisse vivre ou mourir.

A partir de ce moment, mon monde s'est considérablement élargi; de multiples questions frappaient à la porte de ma pensée. Depuis ces temps, il ne s'agit plus que de choix, librement exprimés, consciemment assumés, et qu'au fond toute « vérité entendue » n'est qu'un point de vue, qui peut se considérer comme la base d'une réflexion encore à mener.

D'un coup sec je retiens ma tête qui partait en avant, j'ai terriblement mal au cou. Au moins cette fois, rien n'est effacé ou inscrit contre ma volonté. Je crois que c'est rue Riquet, ça réduira la recherche, je vais taper ça...

 

  • ****** Qui es-tu au nom du diable? Lui cria le Duc Charles.

Je suis Sanglier-Rouge, officier d'armes de Guillaume de la Marck, par la grâce de Dieu et l'élection du chapitre, Prince-évêque de Liège, et du chef de son épouse, l'honorable Comtesse Hameline, Comte de Croye et Seigneur de Bracquemont.

Mais, mais... Qu'est-ce à nouveau? 106 tourne, s'affiche et me pousse dans la Bourgogne du XVième, aux côtés d'un jeune archer écossais, la guerre fait rage entre le Prudent et le Téméraire.

La trilogie, évidente, prévisible, mais que nous attendons tous, est en place : voyage, aventure et amour; le tout sur un fond historique plus ou moins avéré. La fièvre chevillée au corps, l'exaltation du vent et de la bruine sur le feu du visage, Quentin, amoureux éperdu de la belle Isabelle, se fera l'arbitre entre un roi et son plus puissant vassal. Je traverse un pan de l'histoire de France, les derniers soubresauts d'un système féodal finissant, les guerres fratricides, parricides, toutes ces luttes pour le pouvoir absolu. C'est tout l'univers du romantisme historique que je découvre; à l'aide de mon épée en plastique et protégé d'un écu imaginaire, dans la chambre de mes 10ans, je repousse l'infâme prince noir. Je porte une dernière flèche...

Quand je reprends le cours du moment conscient, je suis arc bouté, un stylo en main, planté dans l'un des coussins du canapé!

La démarche et l'oeil hagard, je retourne à ma chaise; sur l'écran, tout est en place, je vérifie : librairie ancienne, rue Riquet; je valide. Voilà, je tiens mon adresse, enfin!

 

 

Notes:

  • * extrait et/ou librement inspiré de « Tuer les morts » de Tanith Lee

  • ** extrait et/ou librement inspiré de « Essai sur les révolutions » de François René de Chateaubriand

  • *** extrait et/ou librement inspiré de « Pêcheurs d'hommes » de Maxence Van Der Meersch

  • **** extrait et/ou librement inspiré de « Le fils du loup » de Jack London

  • ***** extrait et/ou librement inspiré de « La peste » de Albert Camus

  • ****** extrait et/ou librement inspiré de « Quentin Durward » de Walter Scott

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