Il faut savoir lire et surtout accepter les messages que nous envoient le doute ou la peur. Raconter encore et encore, comme une thérapie.
Rien n’a changé, sous le pâle soleil d’hiver ; les grands cèdres de l’allée apportent toujours cette sensation bienveillante, leurs branches, secouées par le vent, semblent souhaiter la bienvenue.
La vieille maison au bout du chemin, elle aussi, n’a pas changé ! Les murs peut-être, un coup de peinture. Théâtre de tant de journées de vacances où j’apprenais comment accrocher un asticot sur un hameçon, comment poussent les fleurs, les arbres. Le saule pleureur se penche jusqu’à la mare pour lui raconter tous mes secrets ! J’ai usé mes mains et mes genoux jusqu’au sang à vouloir grimper sur son tronc. La petite niche en bois, au pied de l’escalier, est encore debout ; aujourd’hui vide, elle ne résonne plus des aboiements frénétiques du Labrador de Ryan.
Ici, c’est notre port d’attache ; quelque part, dans une vielle boîte en carton, au grenier, il y a tous nos dessins d’enfants, tous nos cadeaux de fête des mères ; sur la cheminée, les trophées d’athlétisme de Ryan, nos photos de bébés, de remises de diplômes ; ici se trouve le rosier premier, celui qui donné ses boutures à chacun, à chaque voyage.
Il y a pourtant quelques années que je ne suis pas revenu.
Quelques marches, j’entre, c’est une fourmilière ; il y a tous ces visages, connus, qui s’affairent, des enfants qui chahutent, des fleurs partout aux quatre coins.
La table, immense, avec sa plus belle nappe et le service des grandes occasions ; la cuisine qui regorge de plats fumants, une bonne odeur flotte dans l’air.
Puis le tourbillon, peu à peu, s’estompe, chacun gagne une place, plusieurs conversations s’élèvent et luttent pour se distinguer.
Tante Britt et oncle Bob se chamaillent, personne n’y prête attention, cela fait 40 ans que c’est ainsi.
Oncle Julian, en retrait du monde, du bruit, de l’agitation, en un mot de la vie ; je ne le crois pas malheureux, simplement triste, depuis qu’il a perdu Diane ; il travaille et s’occupe de leurs 2 enfants.
Ryan est là, mon dieu ! Mon petit frère est papa ! Merci Pat, il n’y avait que toi pour vouloir de lui. Parfois, je pense à lui, il me manque ! Je liste toutes ces excuses dont j’abuse : le boulot, les enfants, la vie, pas le temps, tu sais ce que c’est ? Pourtant, un mot, un coup de fil…
Brett et Meg, ils sont supers, ça nous rassurent, pour les parents, de savoir qu’ils peuvent compter sur leurs voisins.
Ma cousine Joan, sa jambe se remet, finie l’escalade… Les circonstances de la vie nous mènent souvent à leur gré, chaque parent dans la maison compte ses malheurs : il ne faut pas être trop prompt à juger l’autre !
Je me surprends à tourner sur moi même, j’aspire des yeux tout ce que je peux, tous ces objets de mon enfance. Cet horrible tableau, œuvre d’un vague ancêtre, que je n’ai jamais trouvé beau, et même la vieille pétoire de la grande guerre du grand-père pend toujours à son clou. Le magasine des programmes télé sur le repose-pieds. Les coussins du canapé, toujours à la même place. 2 ou 3 galets et coquillages. Chaque bibelot raconte une histoire, un souvenir.
A cet instant, je me fige et je les regarde tous ; presque simultanément,papa remonte de la cave avec en main la fameuse bouteille qu’il a acheté à la naissance de Jordan et maman débarque avec sa boîte de photos.
Incontournables ingrédients, béquilles de la mémoire, nous allons refaire le monde, se lamenter sur le temps d’avant et crier au loup sur aujourd’hui.
Le temps a passé, je crois que je n’ai jamais voulu le voir, préférant marcher sur ma propre route ; regardant souvent devant moi, parfois en arrière mais jamais sur les côtés, sur ces autres routes qui encadrent la mienne.
On creuse tous notre sillon, profond, loin, très loin quelquefois, mais la terre est ronde et ce sillon finit toujours par nous ramener à notre point de départ.
Le téléphone sonne, maman va répondre ; c’est oncle Peter qui n’a pas pu se déplacer cette année : « Merci, à toi aussi joyeuse journée d’action de grâce. »
Extrait d’une nouvelle de E. Zwieck ( Enfance, Job éditions, 1978 )
Traduit de l’anglais par G. Leblanc.