Sous la bienveillance de l’Hindou Kouch et de l’Oxus, je suis né en 400 ou 500, je ne sais plus très bien, il y a si longtemps à présent!
Dans ce berceau de la civilisation Perse, où naquit la doctrine de la bonne pensée, la bonne parole, la bonne action ; celle-là même qui devait influencer la fondation des textes Védiques Indiens.
Je me nome Bienveillance, et à mes côtés, je vous présente Compassion.
Adossés à des falaises de grés, devant nous s’étire la route de la soie ; tant d’armées ont afflué, ont été repoussées par d’autres, à leur tour chassées par de nouvelles, tant de passages… Tant de grandes cultures et religions qui se sont affrontées à mes pieds. La Chine, l’Inde et l’occident s’y sont entrechoqués et y ont laissé chacun des petits bouts.
A l’origine, nous étions très entourés, environ mille moines, dans un grand nombre de monastères s’affairaient à la mise en valeur du site et à la méditation.
Quelques siècles plus tard, je fus témoin de la grande bataille de l’empereur Yazdgird le second contre les Hephthalites ; farouches guerriers dont la seule évocation de leur nom, effrayait leurs ennemis. Cousins des Huns, ils étaient frères dans la barbarie !
J’ai vu le regard du marcheur solitaire, Xuanzang, se poser sur nos ornements multicolores : de la boue, de la paille et du stuc, patiemment séchés et travaillés.
Puis vinrent, les vagues Turque, Arabe et Iranienne, qui déchirèrent tour à tour la Bactriane ; les villes tombaient, se construisaient plus loin, changeaient de nom. L’Islam conquérant déposa le royaume de la Grande Félicité.
Ce devait être notre karma, que de connaître une seconde vague de barbares.
600 ans après des Huns, ce fut Genghis Khan et ses hordes de mongols qui déferlèrent. Bâmiyân fut totalement détruite.
C’est étrange, pour nous, d’assister, impuissants, à tant d’atteintes à la vie ; ce n’est même pas pour nous, non, tout se déroule autour de nous, mais sans nous !
Parfois, je rêve de longues caravanes d’hommes, portant des turbans safran. Ils s’agenouillent vers le mont Thor, s’inclinent à plusieurs reprises, leurs keffiehs sont safran…
Mon rêve est resté un songe, durant encore de trop nombreux siècles, les hommes qui sont venus, étaient, à minima, des conquérants.
Zahir al-din viendra perdre jusqu’à son propre royaume, errant, à la fin, à la recherche d’un territoire pour s’établir.
Trois grands chefs de guerre viendront en leur temps, poser les premières pierres d’un stabilité naissante ; mais aussi les pierres de discorde avec l’avènement des tribus. C’est l’époque des Pachtous.
Puis l’Europe, à travers le Royaume Uni, présent en Inde et redoutant l’éclosion d’un puissant voisin, posera, à son tour, quelques cailloux dans mon jardin. Imitée bientôt par les Russes.
Il y eut quelques soubresauts d’indépendance, mais trop occupés à se surveiller, à se neutraliser les uns les autres, personnes ne prenait le temps de nettoyer mon jardin de toutes ces pierres, déposées avec malveillance.
Les temps les plus proches du présent, sont pour nous, une énigme insoluble. Âges nouveaux, intérêts nouveaux, méthodes nouvelles :certaines parties prenantes dans les conflits, ne venaient même plus sur le champ de bataille ; soutiens, trahisons et alliances valsaient au tempo des battements du cœur des places boursières.
Après pratiquement 15 siècles de combats, les hommes trouvèrent un autre terrain pour leurs jeux de cailloux. Ainsi, ils oublièrent les pierres dans mon jardin, et laissèrent libre l’accès de ce territoire en friches.
Ils sont alors arrivés, comme sortis de nulle part ; éduqués dans de sombres madrassas, ces étudiants nous regardaient toujours l’œil noir ! C’était le premier regard de la sorte que l’on posait sur nous. Pirates de l’Islam, ils en avaient détourné les fondements pour ériger l’intolérance en institution d’état.
Nous avons toujours été préoccupés par toutes ces pierres dans notre jardin ; déposées, sans réflexion, sous l’emprise de la passion de posséder, de diriger, d’obtenir, trop souvent par orgueil.
Tels des gosses mal élevés, ils nous les jetèrent au visage.
Nous sommes au mois de mars 2001, je me nome Bienveillance et voici à mes côtés Compassion ; nous sommes nés vers 400 ou 500, tous 2 debout, Compassion domine par sa taille, 50 bons mètres, et moi, je suis, plus modestement, haut d’environ 35 mètres. Aujourd’hui est un jour brumeux, mes pensées m’emmènent haut, très haut, au pied du Potala. Mon corps est percé, meurtri à tout jamais. Aussi je m’attache avec force à méditer l’enseignement de Bouddha, lui qui nous a laissé tant de moyens de lutter contre sa propre colère et sa propre haine. Tout bas, je répète inlassablement :
« Une personne dont les actes, les paroles et les pensées ne sont pas aimables est une personne qui souffre beaucoup. Elle s’engage certainement dans un chemin extrêmement dangereux. Si elle ne rencontre pas d’ami, elle n’aura aucune chance de se transformer et d’aller dans la voie qui mène au bonheur." En pensant ainsi, nous pouvons ouvrir notre coeur à la compassion et à l’amour, mettre fin à notre colère et aider l’autre personne. Un sage devrait pratiquer ainsi. »