Une berline étrangère, aux vitres fumées, stoppe un instant, aux abords de la place de la Bataille de Stalingrad ; le temps pour Maxime et Anne-Sophie de descendre.
Anne-Sophie admire la Rotonde de Ledoux, pendant que Maxime règle les derniers préparatifs.
Nous sommes le 31 décembre 2006, il est 21H et les autres ne devraient plus tarder à arriver. Maxime, cette année, s’est laissé attendrir par sa sœur chérie ; en principe, il préfère passer ses réveillons à Courchevel ; Anne-Sophie, jamais en reste d’une idée « à la pointe », a voulu fêter ce réveillon, sur un bateau, en plein cœur de Paris. Une bonne vingtaine de leurs amis a dit banco, et les voilà donc sur le départ au bassin de la Villette.
22H, les invités sont presque tous là, le champagne a commencé à couler, il y a de la musique et un banquet de traiteur.
22H30, tous sont arrivés, le bateau s’ébranle.
Anne-Sophie danse, un verre à la main ; Maxime, lui, cherche qui se réveillera à ses côtés l’année prochaine.
Les berges du canal sont illuminées, laissant voir des bancs sous les marronniers et les platanes centenaires.
A la première écluse, Anne-Sophie, étourdie, s’assoit ; elle aperçoit le square Villemin à droite. C’est ici, à l’écluse des Morts que se trouvait, autrefois, le gibet de Montfaucon ! Au Moyen-Âge, on y a pendu voleurs et assassins. Devant ses yeux, Anne-Sophie voit tourner des points rouges.
Le trajet reprend, la piste, aménagée, est de nouveau remplie ; on mange, on boit, on chante, ici, règne l’insouciance. Dehors, les façades colorées du Village d’Antoine et Lili, sont comme un phare pour les Bobos trendy ; sur le bateau, cette vue n’échappe à personne !
Nouvelle écluse, celle des Récollets. Quelques lettres peintes sur un mur, semblent dire : « Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? ». Sur la gauche, l’Hôpital Saint-Louis ; à l’origine, il fut construit pour les pestiférés, les diphtériques et plus généralement tous les infectés d’épidémies.
Quai de Jemmapes, Anne-Sophie, voit distinctement les points rouges. Cette fois, ils sont immobiles sur la berge. Alignés de façon impeccable, tous de même taille et forme. Son visage collé à la vitre glacée, elle est certaine de voir la réalité. Elle appelle Maxime, pour les lui montrer, il y a beaucoup de bruit, de musique et il est très occupé auprès de Valériane.
Quand, enfin, elle est arrivé jusqu’à lui, le bateau aborde une autre écluse ; celle du Temple. Maxime cherche du regard, les fameux points rouges (il faut dire que lui aussi a bien bu, déjà), mais il ne voit que la place de la République et le square Garance. Telle, celle de Carné qui s’en fût, la sienne est, à présent, aux bras d’Arnaud.
Maxime, grognon, renvoie sa sœur sur sa banquette. Le bateau entre dans un souterrain, et au même moment des faisceaux de lumières s’allument, comme une symphonie. Anne-Sophie, ne voit pas les « Echos de lumière » de Kelichi Tahara, devant ses yeux, sur les pierres de la voûte, ce sont encore les points rouges qui virevoltent. Sur 2 longs kilomètres, elle se croit victime d’hallucinations.
Le bateau refait surface, place de la Bastille, au moment où le décompte arrive sur minuit. Maxime attrape sa sœur et l’embarque sur la piste, la faisant tourner et tourner encore, en lui souhaitant une bonne année.
Dans les bras de son frère, elle ne maîtrise plus rien, sa tête balance, comme si elle n’était plus soutenue par ses vertèbres ; à chaque tour, elle voit la colonne de juillet et en son sommet le génie de la liberté. Autour de lui, les points rouges sont là. Elle se dégage de l’emprise de Maxime, tout tourne autour d’elle, elle tombe plus qu’elle ne se pose sur la banquette.
Sur une plaque, au pied de la colonne, est inscrit : « A la gloire des citoyens Français qui s’armèrent et combattirent pour la défense des libertés publiques dans les mémorables journées des 27, 28 et 29 juillet 1830. »
Complètement affalée sur la banquette, Anne-Sophie voit toujours les points rouges.
Le bateau s’amarre, port de l’Arsenal, tout le monde sort, la démarche chaotique, très mal assurée.
Maxime soutient sa sœur jusqu’à la voiture.
Une berline étrangère, aux vitres fumées, démarre.