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Il faut savoir lire et surtout accepter les messages que nous envoient le doute ou la peur. Raconter encore et encore, comme une thérapie.

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Le lion aux semelles de vent

Comme un vieux monarque sur la fin de son règne, le lion avance ce matin, sur son territoire de chasse.
La vallée du Panjshir s’étire sous le pale soleil d’automne ; au loin il devine Hannaba, au bord du fleuve et plus loin encore, de son regard perçant, il devine les contreforts de ses montagnes.
Encore une fois, il emprunte ce même chemin, pourtant il ressent aujourd’hui un trouble nouveau, une fatigue inhabituelle, un poids qui alourdit sa marche le long des rizières.
Shah est un lion d’âge raisonnable, il ne s’agit donc pas de cela, cette lassitude au fond de son cœur. Serait-il usé par tant de batailles pour repousser tous les intrus qui voulaient le spolier de son territoire ? C’est vrai qu’il en a mené des combats, tant, contre tant d’ennemis d’horizons si différents. Des ours arrivant de très loin par les hauts sommets aux neiges éternelles, les hordes d’urials et d’ibex venus du nord-ouest, les markhors remontant du sud ou encore les chats sauvages, il ne se souvient plus d’où ! Mais chaque fois animés du même désir : asservir les siens, les affamer, les dominer. Sans doute aussi, toutes ces nuits terré dans des grottes l’auront épuisé plus que de raison.
Il a dépassé la ville, les premières pentes sont couvertes d’orge et de froment ; il hume ces odeurs, parfums de mélancolie.
Le chemin s’élève toujours plus, il hâte son pas, il doit arriver avant la nuit.
L’air s’est nettement refroidi et l’oxygène devient plus rare, quand il débouche sur les hauts plateaux  du Pamir.
Sous les effets conjugués des changements atmosphériques et du retour dans le berceau ancestral de son clan, le poids, ressenti ce matin, se fait plus lourd ; la nuit tombe, ses yeux le trahissent, il lui semble voir Pari courir vers lui. Fidèle compagne, depuis le début, elle a toujours été là, prés de lui.
Ce soir, il s’endort avec cette vision, le cœur plus léger.
Sa nuit est, malgré cela, agitée, ce trouble qui ne le quitte plus ; cette nuit, Majrouh vint lui parler :
« …Le vent était venu
La cité avait cessée d’être
Les familles fuyaient
L’horreur se faisait loi
Le monstre régnerait… »
Au matin, il reprend sa route, la tête plus basse, le pas plus lourd, il faut traverser tous les hauts plateaux. En début d’après-midi, il croise une troupe d’hommes, ils sont à cheval. Shah a toujours aimé regarder ces animaux ; leur démarche noble, leur allure fière, à l’abri d’un bosquet, il s’arrête un instant et contemple une partie acharnée de boskachi.
Après quelques minutes, il doit se remettre en route ; enfin, à la tombée de la seconde nuit, les collines, les plaines annonciatrices de la descente vers la vallée de lAmou Darya.
Un vent frais, léger, fait voler sa crinière, le poids est toujours là, mais il danse plus qu’il ne marche ; sans doute la joie du retour au bercail, les retrouvailles avec les siens !
Enfin, Khodja Bahouddin est en vue ! Une rumeur gonfle, de bouche en bouche, traverse la vallée, telle une traînée de poudre : c’est lui, il est revenu ; le lion du Panjshir est de retour !
Un mot pour chacun, les embrassades, partager un repas frugal, raconter ses aventures, ce voyage qu’il affectionne tant à travers son beau pays qu’il rêve libre et en paix. Il se doit à tous, la nuit sera courte. Quand enfin il peut se coucher, le poids l’accable à nouveau et encore plus fort. Il ne peut s’empêcher de penser qu’à l’image de l’éléphant sur le chemin secret de sa sépulture, il vient de faire son dernier voyage.
Le lendemain, 9 septembre 2001, 12H20, toute la vallée chante :le lion est mort.
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