Nous sommes samedi, fin d’après-midi, je roule vers, ce que l’on a coutume d’appeler une « zone rurale ». Certains vont plus loin, ils appellent ça un bled !
Le temps est au gris, je connais bien la route, pour l’emprunter à titre professionnel assez souvent.
A l’invitation d’un copain de boulot, je vais assister à une rencontre sportive ; à la base, je ne suis pas fanatique du sport en question, mais bon, un engagement est un engagement, j’avais promis. Puis, il faut bien avouer, que pour moi, c’est là une occasion d’observer le genre humain ; ce que j’affectionne tout particulièrement.
Au bout d’1H et demi, je retrouve mon copain, sa femme et un de ses amis ; je le suis jusqu’à un parking où je laisse ma voiture pour monter dans la sienne.
En effet, il a jugé plus raisonnable de n’utiliser qu’une voiture, car la rencontre est décisive pour l’attribution d’un titre de champion de France est le stade sera complet ; donc beaucoup de voitures garées alentour.
18H, nous sommes garés, et en 5mn, assis en tribune. Le stade est bien rempli, aux couleurs de l’équipe locale, on m’a remis, à l’entrée, une affiche papier ; je devrais la porter à bout de bras et l’agiter à chaque belle action des « nôtres ».
Une fois, mes fesses posées sur le caillebotis, je me suis souvenu… De mon dernier passage dans un stade. J’étais petit, avec mon père et c’était au stade Vélodrome de Marseille. Il m’avait emmené voir un match de football entre L’OM et le FC Nantes. Pendant cette soirée, les locaux étaient allés droit au but à 3 reprises et les visiteurs pas une seule. C’était l’époque, je dis ça pour les moins de 20 ans, des Skoblar et Magnusson. Je me souviens aussi d’avoir vibrer avec 40 000 autres personnes à chaque but marqué, une espèce de communion. Le sport est fédérateur, c’est un catalyseur, pour le meilleur ou pour le pire !
Sympa, mon copain, avait déserté sa place d’abonné pour être à côté de moi, loin de tous ses potes habituels ; en même temps, il m’avait invité…
Le match a commencé, les nôtres ont pris le dessus, assez rapidement ; c’était un match à enjeu entre 2 villes voisines et rivales, donc pas spectaculaire.
Pas de « ola » , de toute façon, les tribunes ne font pas le tour du stade ! Autour de moi, je n’avais que des entraîneurs, qui donnaient un avis sur chaque phase de jeu, plutôt marrant. Une légère échauffourée en tribune, rien de remarquable ; au contraire du terrain, qui lui fourmillait d’incidents, mais pas trop graves non plus. L’arbitre a été envoyé plusieurs fois aux toilettes, normal…
Le match s’est achevé sur la victoire, attendue, des « nôtres », et donc, envahissement du terrain, pour fêter le titre, conquis bien avant la fin du championnat.
Les gamins, sur la pelouse, courent après leurs idoles, pour un autographe, une photo sur le téléphone ; cependant qu’une forêt de banderoles, casquettes et autres drapeaux volent au-dessus des têtes. Vu par Arthus-Bretrand, cela doit ressembler à un champ de coquelicots ballotté par le vent.
Les joueurs sont partis aux douches et nous allons sous le chapiteau des « après matches ». Ils vont venir, me dit mon copain, ils viennent toujours, après, pour saluer les supporters. Premier constat, les lois républicaines n’arrivent pas toujours jusqu’ici ; 45 m² environ, plein comme un œuf et des fumeurs en grand nombre. Un bar et un stand sandwiches et frites. Toutes sortes de gens se collent, se frottent pour avancer, se tamponnent pour rester en contact avec celui qui l’accompagne. Je prétexte d’aller fumer dehors, pour retrouver un peu d’espace vital. Pardon, Monsieur, excusez-moi ! Je viens de bousculer un « homme en salopette bleue de travail, le pull de mon grand-père sur les épaules et la casquette du club, vissée sur la tête. Je frôle une fausse blonde, visiblement à sa plus importante soirée de l’année ; la coiffure recherchée, le maquillage, un peu forcé. Je ne sais pas ce qui est le pire, les bottes en cuir noir ou les racines noires, aussi, pas faites ?
J’ai fait au moins 3 mètres, je rentre dans un jogging Tacchini ; dedans un ami de Nicolas, une racaille ! Bref un jeune avec l’air de tous les jeunes d’aujourd’hui, tout ce qui lui permet d’affirmer son appartenance à une tribu en particulier ; ce qui a pour effet de le rassurer, il n’est pas seul ! On sait combien le courage est plus grand à plusieurs, c’est vrai, pour taper sur UN con d’une autre tribu ou pire :sans tribu, c’est mieux d’être à plusieurs ! J’en étais à ce point de mes réflexions quand je heurte un ovni. Polo Armani, pantalon Kenzo, Berlutti aux pieds et manteau en Loden ! Un sponsor, le président du club, un officiel de la fédération ou le fils du patron de l’hypermarché du coin ? J’aperçois enfin la sortie, au moment où je me retrouve face à une perruque blanche portant un maillot rouge et jouant du tambour ; certainement le président du club des supporters ! J’y suis, je pousse la toile plastique du chapiteau, je vais sortir. Je m’arrête net, un couple en file indienne, lancé à vive allure, ne manifeste aucune intention de ralentir. Je me retrouve portier d’un jeune en sweat Diesel, une chaîne en or avec un anneau pendu à son cou et bien voyante, certainement un préparateur de commandes qui conduit un clark dans un entrepôt local ; je parie qu’il a un Golf avec des pneus taille basse et 2 grosses enceintes dans le coffre ; il « tire » derrière lui, sa « meuf », vendeuse à mi-temps en boulangerie ; elle porte un pull en laine à poils longs au niveau de la poitrine, avec des motifs argentés en strass et un jean, rentré dans ses bottes. Pouah, une traînée de « Vie de Paris » par Van Der Bilt, ferme leur marche.
Bon, je suis dehors, à l’air libre, pas encore d’espace raisonnable, mais je circule mieux. Je m’extirpe des derniers paquets, je peux enfin fumer tranquille. Accoudé à la rambarde d’un petit pont sur le ruisseau tout proche, c’est un balai incessant devant moi. Les gens repartent, des voitures aussi ; des grappes de « djeunes » vont et viennent devant l’entrée du stade, les garçons emmerdent les filles ; oui, c’est comme ça qu’on drague quand on est « djeune », pas à la papy, avec fleurs, déclarations et toutes ces conneries de ciné et de resto !
Mon téléphone sonne, c’est mon copain qui me cherche… Houlala, j’arrive, je suis allé pisser et fumer, mais il y a un monde, c’est dingue.
Ils sont, eux aussi, sortis du chapiteau, on se retrouve ; le sort du repas se décide.
Mon copain consulte 2 de ses potes de match, qu’il a pas pu voir… Si vous suivez, vous savez pourquoi ! Un œil, discret, vers sa femme, et hop c’est choisi :Le Vésuvio, une pizzeria, en dehors de la ville, où tout sera complet.
Nous sommes 8 à table, mon copain s’enflamme, son équipe a gagné, il offre l’apéro ; encore un œil vers sa femme, mais cette fois pour lui dire : « désolé, chérie, tu bois pas, toi, tu vas conduire. »
La proximité des élections, nous vaut des discussions que je qualifierai de discussion de vierges effarouchées ; tout le monde tourne autour du sujet, avec une franche envie d’en parler pour savoir la couleur du bulletin de son voisin, mais personne n’ose vraiment ; on effleure, on utilise les Guignols et le rire pour avancer un pion, masqué, mais on avoue rien. Quel dommage, on pourrait se laisser aller, si on savait ; mais c’est délicat de passer pour un con de gauche qui veut piquer le pognon des pauvres patrons qui ont bossé dur pour avoir ce qu’ils ont ou un con de droite, facho, pas solidaire et qui veut tout à 2 vitesses. Mais, heureusement, il reste, dans ces cas là, en zone rurale, la discussion qui rallie tout le monde. Je pose, un village de 1000 ou 1500 personnes, un noyau dur, fait des plus anciens qui l’habitent, ceux-là mêmes qui le dirigent : le maire, le président de la chasse, le patron du relais du pain, le cantonnier, le policier municipal et le principal agriculteur.
Je pose, aussi, un couple qui vit en dehors du système clientéliste, qui ne se mêle de rien ; avec un drôle de genre, y’a ka voir : un catogan, un vieux bus Wolkswagen, des pompes de marches, la porte d’entrée peinte en mauve, et un défilé de jeunes délinquants…
Naïvement, je demande quels métiers ils exercent ; sont éducateurs, bien sûr !
Dans le village, on les traite « d’anciens de 68 »…
A la fin du repas, il y a eu un jeu, très amusant ; j’ai l’habitude d’appeler ce genre de jeu, La question AB1. Je m’explique, puisque vous insistez. AB1, grand diffuseur sur le satellite de série du genre « Le miel et les abeilles », « Les années fac », « Hélène et les garçons », « Les vacances de l’amour », etc. Et dans ces séries, on a l’impression, très souvent, que les scénaristes, font un concours de « phrases entendues » ou de proverbes. Par exemple : « le feu ça brûle », « l’eau ça mouille », « la guerre c’est pas bien » ou « mentir c’est mal »….
Donc, le jeu débute, très fort je dois l’avouer, immédiatement la barre est assez haute : « C’est à se demander comment on faisait avant sans les portables ? »
La concurrence n’est pas restée muette : « Tu vois le joueur Africain du Sud ? Tout à l’heure, il a fait une bise à ma femme et moi, il m’a dit qu’il n’avait pas encore la moustache comme la mienne ! Remarque je préfère dans ce sens, parce que moi les mecs qui ont des chemises à fleurs et en plus qui me font la bise… », terminé par un rire gras. Pourtant, je crois que la gagnante a été : « Vont tout nous interdire ! C’est vrai quoi, un verre et t’es bon maintenant ! On peut plus boire, plus fumer, bientôt on pourra plus b… », toujours le même rire, gras.
La soirée touchait à sa fin, j’ai récupéré ma voiture et je me suis rentré !
J’adore l’anthropologie !