Il faut savoir lire et surtout accepter les messages que nous envoient le doute ou la peur. Raconter encore et encore, comme une thérapie.
Les journées n'étaient pas des plus remplies, ni des plus amusantes; non pas de leur faute, c'était plutôt lui. Cette vie qui était la sienne aujourd'hui, effleurer le monde, sans vraiment se poser, se mêler; continuer, se lever, travailler, puis recommencer.
Pourtant il y avait un moment en particulier, qu'il attendait, presque avec envie. Ce qui le surprenait.
Il est 8H, il s'agit d'un rituel, toujours les mêmes gestes, dans le même ordre. Son père se lève, le premier, il a préparé la cafetière la veille au soir, avant d'aller se coucher, il l'a met en route. Puis il découpe du pain qu'il fait griller, il le met dans une petite corbeille en osier; il ajoute des pains au lait, une demie tranche chacun! Entre le café qui s'écoule et le pain qui grille, il pose les bols sur la table, le sucre, un verre d'eau pour sa femme, et le petit couteau à beurre. Il porte aussi sur la table, de la confiture d'abricots, sans morceaux, de la pâte à tartiner aux oméga 3. Enfin quand tout le pain est grillé, il apporte la corbeille sur la table et appelle, c'est prêt.
Quand il arrive dans la salle à manger, les volets sont ouverts, et derrière les rideaux, on devise sur le temps qu'il va faire. Il y a une bonne odeur, celle du café, et la radio, « bleue pays Roussillon » qui avec l'accent égraine des nouvelles des voisins.
Invariablement, sa mère s'inquiète des repas de la journée, du nombre de baguettes à prendre. Le pain, encore tiède, fait fondre la pâte à tartiner, c'est ce morceau de pain qu'il porte à sa bouche, ces quelques gorgées de café, qu'il a attendu toute la nuit.
Vient alors la seconde tournée de café, c'est le moment où son père quitte la table; sans doute pour aller lire ses mails. Sa mère, sevrée de dialogue, se met à parler. Des histoires d'amis, de voisins, des gens qu'il n'a jamais vu, mais qu'il connaît pourtant. Il sait quasiment tout de leurs enfants, petit-enfants et même de leurs maladies. Jusqu'à présent, ce ne sont jamais les mêmes récits, ce qui le rassure...
Il est 9H quand le reste de la journée commence.
Quand il était enfant, ce rituel n'existait pas, c'est au moment de leur retraite qu'il s'est mis en place. Aujourd'hui, pour lui, c'est un peu comme un phare, un instant de vie rassurant, un point d'amarrage, et secrètement quand il repart, il espère vivre beaucoup d'autres petits-déjeuners avec eux.