Ce matin de septembre, IL prend le car pour commencer une nouvelle année scolaire ; l’entonnoir de l’éducation nationale éclate ainsi, au sortir des collèges, des hordes de préados qui se fréquentent depuis 4 années.
A sa descente, tout est nouveau : la grande ville, le lycée et les têtes ! Une multitude de visages se scrutant, se jaugeant afin, déjà, d’établir la hiérarchie qui équilibrera cette micro société pendant les 3 ans à venir. IL, bien sur, ne connaît personne, mal dans sa peau, adolescent avec « une surcharge pondérale » (expression médicale convenue), l’école a toujours été pour lui un supplice ! Les moqueries des autres enfants l’accompagnent depuis si longtemps qu’IL n’a aucun ami excepté les autres laissés pour compte.
Des petits groupes se forment, les discussions fusent ; IL a peur, se recroqueville, cherche le coin le plus éloigné de tout, là où il n’aura à faire face à personne. Le plus important est bien de ne pas sortir du rang, se fondre, devenir invisible. Qui pourrait bien vouloir lui parler, de toute façon ?
Enfant unique, IL, d’aussi loin qu’il remonte, n’a que de mauvais souvenirs scolaires! Pas dans sa famille, pas de maltraitance, simplement cet éternel malaise face aux autres, cette infirmité dans la communication, souvent tête de turc des caïds de la cour de récréation. Gros (expression sociétale couramment utilisée), IL a vu cette différence cruelle accentuer un caractère déjà solitaire. IL se renfermait, n’allait pas vers les autres, qui sentaient la faille et essayaient de s’y engouffrer. La timidité maladive, héritage de parents aimants et maladroits, les centres aérés, les colonies, les camps d’ado, un chat, des chiens (un à la fois !), des oiseaux, des poissons rouges finiront de forger un être peu sûr de lui, en retrait de tout et ayant une image de lui même déplorable.
IL, s’est composé un monde, alimenté par la télévision, quelques lectures et quelques chanteurs ; et dans ces temps insouciants de disco, boum, boites et sorties, IL découvre Ferrat, Renaud, Strange, Onze et le tennis de table.
Ses parents, un couple de fonctionnaires sans passions ni ambitions démesurées font le même rêve que quelques millions d’autres, le rêve post crise pétrolière, trip genre retour aux vraies valeurs : s’en sortir chaque fin de mois dans une maison à soi aux barrières blanches et géraniums aux fenêtres, et quelques légumes dans le jardin.
Sérieux, trop à son âge, peu enclin aux relations sociales et posé sur un rail dont il ne maîtrise ni la direction ni le but, IL débarque dans l’inconnu. Son parcours scolaire est tout à cette image, un an d’avance par hasard, toujours dans la moyenne, la mention immuable de ses bulletins est : « peut mieux faire ».
Ce même matin, une 4L fourgonnette jette littéralement ELLE sur le trottoir et repart à vive allure .Sans appréhension aucune, ELLE se fraye un chemin jusque devant les grilles ; comme une procession sa route n’est que bonjours et signes de tête, c’est sûr, ELLE connaît du monde ! En fait elle retrouve ses camarades depuis quelques années ; le système de l’entonnoir ne s ‘applique pas à ceux qui habitent déjà dans la zone du lycée : ils étaient là, avant, dans la partie collège. Ce qui frappe de prime abord, c’est son aisance, comme si rien ne pouvait l’atteindre ! Des boucles brunes cachent en partie ses yeux noirs, ceux des filles du sud. Elle porte un Levis’, une chemise blanche, trop grande, par dessus, des bottes de cow-boy et une veste indienne.
La voiture qui repart, après éjection, est celle de son père ; entrepreneur, self-made, pour qui la vie est simple, très simple : si on veut, on peut, c’est oui ou c’est non. Son monde est bicolore, blanc et noir, le gris c’est pour les fainéants qui ont du temps à perdre ! Sa mère, par son mariage, a pris un ascenseur social, dont elle est très fière.
Deux voitures, peu de vacances, une semaine de ski en hiver, un bateau pour les balades en été, la pêche en automne. Pas mal d’argent, liquide, qui circule, mais attention à ne pas confondre le chiffre d’affaires et le bénéfice…
Pas d’ambition en particulier, sinon profiter, chaque jour, au maximum, de ce qui se présente, sans trop se poser de questions existentielles.
Il y a une femme de ménage qui nettoie la chambre de ELLE et aide sa mère. C’est dans cette pièce, isolée du reste de la maison, qu’ELLE travaille sur son bureau, une planche et 2 tréteaux, et qu’elle s’endort sagement, tous les soirs, avec son caniche.
Les fringues, les paroles des chansons anglaises et les garçons, dont elle parle avec ses copines, décidée et violemment indépendante, voilà ELLE.
A cette époque deux grandes familles de mode se disputent les faveurs de la jeunesse : les baba cool et les disco. La panoplie des premiers se constitue de jeans Levis’ serrés, usés, vieillis et droits, de chemises trop grandes, exhumées des greniers de grands-parents, d’une veste matelassée « style inde », achetée chez Exo ( Exopotamie ), des camarguaises aux pieds, un foulard de baroudeur du désert à la manière des aventuriers, des « vrais Paris Dakar » ; enfin une besace de G I en toile kaki en guise de cartable, taggée à mort, de parfums au patchoulis ou à l’ambre. Il faut aussi écouter Génésis, les Pink Flyod, Deep Purple, The Police, AC/DC, The Doors, Led Zep. Et si vous devez avoir une moto, c’est à coup sûr une XT 500 Yam. Les disco eux portent des Collèges, écoutent Saturday night fever, ne s’assoient jamais parterre et se coupent les cheveux, trop courts.
Que deviendront ELLE et IL ? Que feront-ils de leur patrimoine familial ? Quel amalgame feront-ils des certitudes de leurs parents et de leurs nouvelles expériences ?
Le long fleuve tranquille, c’est avant tout ça, parce qu’à partir de cette rentrée au lycée, rien ne sera plus jamais comme avant. Tout arrive en même temps, tout arrive très vite ; les premiers sentiments forts d’amitié et d’amour, les premiers émois, les premières frustrations, les premières colères. On se frotte aux idéologies, à la politique ; il est question de choix, d’avenir, de définitif. Le journal de 20H, entre de plein fouet dans le quotidien.
Je me souviens, cette rentrée, a été, un intense et fougueux torrent de printemps.