- Ah, vous êtes là docteur. Venez vite, c’est la dame de la 109.
- L’agression au couteau ? Que se passe t-il ? Il y a longtemps qu’elle est figée ainsi ?
- Depuis son réveil ; le docteur Pfizer est passé lui parler, je pense qu’il lui a expliqué la situation. Après son départ, elle s’est levé, assise sur la chaise face à la fenêtre et elle parle.
- Elle parle ! De quoi, que dit-elle ?
- En fait, elle discute.
- Elle discute !!?? Comment ça !
- Je ne sais pas quoi vous dire d’autre, docteur ; ouvrez le micro, vous pourrez juger par vous même.
Raconte-moi, encore, s’il te plaît.
Vendredi, 16H, la sonnerie retentit, c’était le dernier cours de la semaine. Un immense vacarme envahit le bâtiment tout entier ; des hordes de lycéens dégringolent les escaliers vers la sortie, vers les vacances.
Papy et mamie nous avaient accordé le droit de partir, seuls, ton père et moi ; enfin, presque seuls, en fait avec une bande de copains du lycée, nous avions loué un appart à la montagne.
Nous étions super heureux, je sortais avec lui depuis 2 semaines, mais j’étais folle amoureuse et pour tout te dire, je me foutais du ski.
Bref, le lendemain, à l’aube, nous nous sommes tous retrouvés pour prendre le bus, et nous voilà des grands. Nous allions tout faire seuls, sans personne par dessus nos épaules ; il y avait une excitation certaine.
Après 4 heures de bus dont une bonne partie de virages, nous avons débarqué dans la station. Nous avons pris possession de notre logement, et tous voulaient partir sur les pistes. Nous, nous voulions passer du temps ensemble, un peu seuls.
Peu de ski, mais des batailles de boules, une ou deux sortie en boîte, des grasses matinées et des parties de tarot acharnées, la semaine est passée très vite, sans que nous ne soyons vraiment seuls. Le studio était bien étroit pour 6.
La veille du départ, je voulais encore, profiter, tranquille, d’un moment avec ton père ; alors nous avons proposé de nous occuper de plier les affaires ; dégonfler les matelas, nettoyer, etc.
C’était extraordinaire, la plus belle journée de notre vie ; on a rigolé comme jamais, on sautait sur les matelas, les bouchons ne résistaient pas, et les matelas se dégonflaient.
C’est dans cette euphorie, que nous sommes tombés épuisés de rires sur un des matelas.
En fin d’après-midi, les autres ont commencé à rentrer, nous n’avions pas réalisé tous nos engagements. Après tout, nous étions en vacances ; nous sommes sortis faire les courses et nous avons préparé le dernier repas : pâtes au beurre !
- Qu’en dites-vous docteur ?
- Je ne sais pas exactement. Peut-être, les effets des calmants. Mais, vous aviez raison, elle semble s’adresser à quelqu’un. Mais à qui ? Maintenant, il faut bien reconnaître que l’annonce de sa situation, à son âge, et pour une femme en plus ! Il faudra sans doute, l’orienter vers un psychothérapeute dans quelques jours.
Le retour à notre quotidien peu réjouissant, avec en perspective, leçons, devoirs, contrôles, notes, et surtout chacun chez soi, le soir venu.
C’est, lundi, lendemain de notre retour de vacances, que j’ai su pour toi; tu sais, maman t’as déjà parlé de ce qui arrive aux femmes tous les mois. Bien, moi, j’aurais du avoir mes règles déjà la semaine des vacances ; cela n’etait pas arrivé ! J’étais très inquiète, je n’osais pas en parler à mes parents, mais je devais en parler à ton père. Nous avons décidé, avant tout, de nous assurer médicalement de la chose. Ca aussi, je te l’ai dit, si un jour tu es confronté à ce genre de soucis, tu sais qu’il existe des endroits où l’on peut se rendre sans ses parents en toute confidentialité. Donc, nous y sommes allés et mes doutes se sont confirmés : j’étais enceinte. Le docteur du centre a proposé de discuter avec moi, ton père et puis tous les deux, avant de prendre une quelconque décision.
Je me souviens parfaitement, nous étions mardi, le délais de 72 heures était presque atteint, il y avait urgence à décider.
A cet instant, un hurlement se fit entendre dans le micro, suivi bientôt de pleurs qui déchiraient la quiétude du couloir. A travers les plaintes, le docteur et l’infirmier distinguèrent quelques mots.
« Mon Dieu … autre décision … ne serais pas là pour … raconte tout ça ! Mon Dieu … c’est pas vrai … pas possible …pardon … pardon. »
Le docteur, les mains crispées, sur le bord de la vitre de la pièce, ne put retenir un cri d’effroi : « Oh, non, Seigneur, je viens de comprendre… Mais, elle aussi ! »