Une fois encore, ce soir, Jonas est tout excité, dans son lit.
Une fois encore, avec sa mère, il va ouvrir son livre d’histoires.
Une fois encore, maman, au hasard, les yeux fermés, va choisir.
Il est extraordinaire, ce livre, entouré d’une vieille peau d’un vrai animal, avec des feuilles de papier à l’intérieur où sont inscrits les mots.
Un jour, papa, lui a expliqué que les livres étaient ainsi, il y a longtemps. Avant, il n’en avait vu qu’au musée Biblium, au 85ième niveau de la Grande Sphère.
Papa dit aussi que c’est un objet de grande valeur, qu’il n’en existe plus beaucoup sous cette forme…
Maman entre dans la chambre, attrape le livre sur son présentoir et s’assoie au bord du lit. Comme prévu, sans regarder, elle l’ouvre , et tombe sur le chapitre de « La légende du géant Stream ». Elle commence à lire…
Il était une fois, un fier et grand courant marin…
Le plus grand de tous dit-on, 80Km de large, profond de 640 m ; il déplaçait jusqu’à 85 millions de m3 d’eau, pouvant atteindre la vitesse de 150Km à l’heure. Un géant pas méchant pour deux sous, qui aimait par-dessus tout faire son travail de courant de mer.
Peu de gens le savent ou ne veulent pas le savoir, mais il est un invisible, mais déterminant rouage ; son travail, c’est sa raison d’être.
Inlassablement, il fait le tour de l’océan mondial. Ni plus, ni moins, c’est de la Vie qu’il s’agit.
Donc notre géant Stream, commence sa ballade dans l’Atlantique, remontant le long du continent Sud Américain, vers le nord. Grâce à sa propre chaleur, il influe sur les températures à terre, évitant l’installation d’une ère glaciaire ; ou encore pleurant sur les malheurs des mondes trop secs, il apporte les pluies.
Plus haut, vers le nord toujours, il rencontre un de ses amis ; un géant tout comme lui, mais beaucoup plus froid et ayant un autre travail : le géant Labrador.
Ils discutent lors de ces rencontres, échangent des degrés de température, de la vitesse, puis finalement se quittent. Labrador, un rude gars du grand nord, a pour coutume de quitter Stream avec « une tape amicale dans le dos » ; ce qui, invariablement, a pour effet de pousser Stream, au beau milieu de l’Atlantique, vers le continent Européen. Après une longue traversée, arrivé en vue des côtes Portugaises, Stream se sépare en deux ; d’un bras, il promène son influence vers les Açores, et de l’autre il longe l’Espagne, la France et se dirige vers la mer de Norvège. Pendant ce long chemin, il s’est épuisé, il s’est beaucoup refroidi, et l’évaporation a augmenté sa salinité, le voilà donc plus lourd. C’est ainsi qu’en mer de Norvège, il décide de plonger dans les couches océaniques inférieures. Il y trouve la vie sous la forme des sels minéraux qu’il ramène pour nourrir le plancton, au passage, il en profite, pour déposer de l’oxygène dans les abysses, permettant ainsi le développement de la vie.
Quand on vous dit : « une question de Vie » ! Le plancton est le premier maillon de la chaîne alimentaire marine.
Stream menait cette vie, toute entière dédiée au bon fonctionnement de la terre, quand il fut trahi par l’espèce humaine.
La course effrénée, entêtée, puérile, stupide, inutile, que se sont livrés les groupes sous-développés qu’on appelle les nations, a fini par terrassé notre bon géant Stream ; sacrée performance, nonobstant le côté négatif de l’opération :détruire en si peu de temps, au regard de l’univers, un mécanisme si subtil, précieux et d’une fonctionnalité si méticuleuse, mis en place par la terre elle même.
L’industrie, dévoreuse d’énergie minérale, n’a cessé de rejeter des gaz qui eux, ont attaqué la protection de la terre contre le rayonnement solaire. Personne n’a voulu penser à l’échelle de l’humanité, chacun a vu le soleil briller à sa porte, oubliant qu’il n’y a pas d’autarcie, pour qui que ce soit, où que ce soit sur terre !
Les températures moyennes ont augmenté, partout sur le globe, et cette hausse a été très néfaste pour la calotte glaciaire des pôles.
Au bout d’un certain nombre d’années de ce régime aveugle, on a assisté à une débâcle d’autres géants, les icebergs, venus du nord. Ils ont apporté beaucoup d’eau douce dans l’Atlantique, affaiblissant dans un premier temps la densité de Stream, car plus d’eau douce égal moins de sel, donc moins de densité.
Et sans une densité suffisante, Stream ne peut plus plonger dans les profondeurs océanes et réaliser toute son œuvre.
Au début, le gentil géant a résisté de toute sa force, avec toute sa longue expérience, il s’est arrêté une fois, puis deux ; provoquant une baisse des températures moyennes annuelles de 5 à 6°. Les hivers étaient plus rigoureux croyaient-on… Mais il est reparti.
Enfin, fatigué, totalement épuisé, Stream, un jour s’est arrêté. Mort d’avoir lutté seul et trop longtemps.
En moins d’un siècle, les températures ont baissé jusqu’à devenir polaires, en Europe même !
Les pays Scandinaves furent les premiers touchés : peu à peu, ils ne connurent plus du tout le dégel, continuellement sous l’emprise des glaces. La nourriture se faisait rare, les populations partirent alors pour des contrées plus accueillantes, pensaient-elles, elles arrivèrent sur les îles Anglaises. La surpopulation créa des luttes terribles entre les gens, dans les familles même, on se disputait un morceau de pain !
Puis le froid polaire gagna aussi l’Angleterre, la Belgique, l’Allemagne et la France. Les populations fuyaient devant l’avancée du froid, venant dangereusement mettre en péril les équilibres déjà fragilisés des pays où ils arrivaient.
Les grands fleuves s’immobilisaient, l’agriculture à ciel ouvert a disparu, les énergies étaient de plus en plus rares et très difficiles à exploiter, les espèces marines disparaissaient les unes après les autres, idem pour les espèces terrestres trop faibles, c’était de nouveau le règne du loup dans les forêts Européennes ; certains disent même que c’est à cette époque qu’on a pu observer des grands ours polaires sur les bords de la Tamise gelée…
Les gouvernements étaient totalement impuissants, l’anarchie régnait, l’homme commença à se terrer.
Ainsi débute l’âge dit de « Gaspard ». Fin du chapitre.
Jonas dormait. Ruth met le régulateur de la pièce en position nuit, repose le livre sur le présentoir et s’approche de l’épaisse paroi de verre aramide.
Dehors, il ne fait ni nuit, ni jour, tout est blanc et sans cesse en mouvement sous l’effet des blizzards ininterrompus.