Quelque part, au cœur d’une de nos villes. Nos proches ?
- Wahou, je suis crevée ! On s’assoit un instant, je t’invite.
- Pourquoi pas, toute cette marche, et je n’ai pas trouvé ce que je voulais !
- Bonjour, 2 Perrier rondelles, s’il vous plaît.
Nicole et Paris sont affalées sur des fauteuils en osier, dans un bar select du centre ville. Les deux jeunes femmes sont épuisées, après toute une matinée à courir les soldes.
- Hum, c’est bon, j’avais une de ces soifs !
- T’as raison, ça fait un bien fou
- Tu vas rire, mais il y a des fois, quand j’ai vraiment très soif, je trouve l’eau bonne, enfin je lui trouve un bon goût ; bref, il m’arrive de trouver du goût à un verre d’eau !
- Ouais, c’est trop fort des fois. Ca me fait penser à ce reportage que j’ai vu l’autre après-midi sur une chaîne du câble. Tu savais toi, la terre est couverte à 70% d’eau !!! C’est comme notre corps, 70% d’eau lui aussi.
- Faudrait dire ça à mon maire ; depuis une semaine, môssieur, par arrêté préfectoral a rationné l’utilisation de l’eau de la commune. Je te dis pas Francis, lui qui lave sa foutue bagnole chaque dimanche, sans parler de son terrain de rugby. Ils ne peuvent plus l’arroser quand ils veulent, alors la pelouse n’est plus prête et c’est pour ça qu’ils ont perdu leur dernier match.
- Non !!!?
- Si, je te jure qu’il m’a dit ça ! Remarque, moi je flippe pour le jardin, j’ai quelques plantes exotiques hyper fragiles.
- Hé, si ça continue, ils vont nous dire :plus de douches !
50 litres.
- Plus de lessive !
95 litres.
- Plus de lave-vaisselle !
18 litres.
- Et pourquoi pas plus de chasse, ou une fois sur deux !
10 litres.
- Robert, lui, dit toujours que c’est la faute des agriculteurs ; ils polluent, ils ont plein de subventions et on ne le dit pas, mais ils consomment énormément d’eau ; en plus, ils la payent moins chère que nous.
- Tu rigoles !
- Non, non, je te jure, Robert me l’avait expliqué, ils ont droit à un prix particulier. Alors ils se gênent pas pour leurs productions ; le blé, ça a besoin d’eau !
1160 litres pour 1Kg produit.
- Et le riz, ça pousse dans l’eau carrément !
1400 litres pour 1Kg produit.
- Attends, les bêtes, elles boivent ! Alors on rationne l’eau et hop, plus de steak !
Bœuf, 13500 litres pour 1Kg produit.
Porc, 4600 litres pour 1Kg produit.
- C’est dingue jusqu’où ça peut aller ! Moi je fais vachement gaffe, je dis à Francis de changer les joints des robinets qui fuient !
35m3 d’économie par an.
Quelque part prés de Fderik, dans les sables…
Saadia avance sous un soleil brûlant, 38°. Elle vient de quitter la khayma familiale pour se rendre au point d’eau. Le campement est établi ici, car c’est sa tribu qui le contrôle ; ce sont plus de cinq aller/retours quotidiens, avec 2 outres chaque fois.
Enveloppée dans sa pièce de guinée, ainsi protégée des brûlures, Saadia accepte cette corvée, nécessaire à la vie domestique.
Pour laver son petit frère, alimenter sa sœur malade, rafraîchir son père au travail, pour que sa mère fasse le thé, pour abreuver les moutons et les chameaux.
Depuis toujours, elle entend son grand-père, raconter la vie d’avant, heureuse, libre. Les Beydanes sont une ethnie fière, pastorale et nomade dans l’âme ; avant les frontières du colon n’existaient pas, les points d’eau appartenaient à tous, les caravanes progressaient avec difficulté contre les vents d’est, mais au campement du soir, on appréciait quelques dattes autour d’un thé.
Sur le chemin du retour, les pas de Saadia s’enfoncent un peu plus qu’à l’aller ; tout en ramenant le précieux liquide, elle se rappelle la lecture d’un livre faite dans une de ces salles d’alphabétisation ; elles rapportaient les paroles d’un savant, ça disait à peu prés :
L’eau n’est pas comme le pétrole par exemple, on ne peut quasiment pas la détruire. Sa quantité sur terre est constante depuis le commencement. Sous sa forme douce, elle est rare, peut être souillée, voire déplacée, mais avec respect et raison, elle ne manquera jamais.