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Il faut savoir lire et surtout accepter les messages que nous envoient le doute ou la peur. Raconter encore et encore, comme une thérapie.

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L'instant d'après.

 

C'est une belle journée de novembre, l'air est frais, mais le ciel, dégagé de tout nuage, est d'une pureté virginale. Les innombrables sommets de l'Indukush, qui dépassent, pour la plupart, les 6000 m d'altitude, déchirent le bleu azur de leurs dents blanches. Dés les abords de la ville, je croise des petits troupeaux de moutons, blancs, marrons, presque noirs, regroupés autour de camionnettes bâchées; il y a d'immenses mangeoires, telles des litières d'herbe verte. Comme un symbole du contraste permanent de ce pays, au milieu circulent, péniblement, des charrettes, tirées par des ânes. Les hommes, portant la barbe longue, sont tous vêtus d'une kamaz, tombant au genoux sur un shalwar, négocient, parlementent dans un brouhaha incessant, les afghanis passent de mains en mains. La majorité sont des éleveurs et cultivateurs Pashtouns.

Je marche à présent le long d'une grande avenue, l'asphalte est belle et les alignements, des bâtiments, tout à l'occidentale; notamment les grands entrepôts de légumes secs.

Au-dessus de ma tête, se déroule un extraordinaire ballet! Des dizaines de cerfs-volants multicolores virevoltent, se croisent et même s'attaquent! Je pose la question à mon guide, qui m'explique qu'il s'agit d'un combat de cerfs-volants. Devant mon étonnement, marqué sur le mot combat, il ajoute qu'il s'agit d'une très ancienne tradition pour les enfants, les cordes sont enduites avec une sorte de colle et des morceaux de verre; le plus virtuose des enfants, au maniement du cerf-volant, coupent ainsi les cordes de tous les autres et gagne la compétition.

Cela fait quelques pas que nous avons pénétré le quartier de Shindawal et son bazar. J'ai toujours cette même impression, ici, celle d'être passé par un de ces couloirs du temps, qui vous déposent des décennies en arrière. Les rues sont étroites, sinueuses et remplies d'échoppes, de petites boutiques qui souvent n'excèdent pas quelques mètres carrés. Les façades sont de terre séchée.

C'est comme si ce fragile ensemble de terre, en se tenant serré, voulait lancé un cri de résistance aux 50 tremblements de terre, ressentis chaque année.

Je fais part, à mon guide, de mes réflexions; après deux secondes, il me regarde fièrement de son regard bleu et il me dit la chose suivante :

« Toujours envahi, jamais conquis! »

Une bonne odeur de brochettes grillées, m'attire vers une échoppe, un petit enfant tire la manche de sa mère, la femme est voilée. D'ailleurs, toute les femmes, sur ce marché, portent la duppata.

La boutique, juste à côté, expose de superbes tapis de laine à dominante rouge; mais c'est encore une odeur qui m'attire quelques mètres plus loin. Celle, entêtante, du lait caillé. A même la pierre, sur le devant de la boutique, sont posés des krout. Ce fromage tellement dur est quasiment impossible à manger, autrement que râpé. Sur le trottoir, en face, je vois des mains qui plongent dans de petites collines de blé, de maïs, de pois-chiches, de lentilles ou encore de haricots verts et rouges. Mon guide a rencontré un ami, il lui achète quelques grains de raisin et des noisettes. Je suis assailli dans tous mes sens; les couleurs, les odeurs, le mouvement de la foule, les cris des marchands et des enfants. Machinalement, je remarque pourtant un pick-up qui se gare à l'angle d'une rue qui donne sur la principale, celle où je me trouve; un homme en descend et s'éloigne jusqu'à sortir du bazar.

Soudain, une main agrippe mon bras, je me retourne, surpris, il s'agit d'un mendiant qui me tend sa main. Je n'ai pas le temps de réagir que mon guide m'entraîne, me disant qu'ils sont de plus en plus nombreux, trop et que si je commence à donner à un, une véritable meute va se coller à moi et ne plus me lâcher. Son téléphone sonne, je ne saisis rien à la conversation, mais je vois sa mine plutôt réjouie, je me dis que ce doit être une bonne nouvelle. Quand il raccroche, il exulte, me saute dans les bras : « On l'a, on l'a! » Mais quoi lui dis-je? Un de ses contacts venait de l'informer que Massoud était disposé à me rencontrer. Mais il fallait y aller maintenant. Cet homme agissait toujours ainsi, le plus illogiquement possible, toujours de façon imprévisible; il en allait de sa survie. Nous avons alors commencé à courir, revenant sur nos pas, pour retrouver notre véhicule.

J'ai la main sur la poignée de portière de notre vieille lada et l'instant d'après...

La première chose qui me frappe, c'est une impression de silence total, je vois, tout autour de moi, mais aucun son ne parvient à mes oreilles. Sans doute la détonation et la déflagration qui s'en est suivie ont provoqué comme une onde de choc.

Avec difficulté, je me met debout, fais un pas, puis deux, droit devant moi. Le même chemin que j'arpentais quelques minutes auparavant.

Au loin, il y a un véhicule, au milieu du bazar, il repose sur le toit. De la fumée partout qui pénètre les narines, et si je n'entends plus, en revanche je peux sentir l'odeur de sang et chair carbonisée. Plus loin, c'est un corps d'enfant sans tête, des moignons sanglants gisent partout et la foule des survivants court, en hurlant, dans tous les sens, piétinant les membres déchiquetés.

Soudain, un cri déchire la bulle de silence qui m'entoure depuis quelques minutes, je récupère tous mes sens, et ils sont de nouveau assaillis. Mais cette fois, ça me fait mal.

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