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Il faut savoir lire et surtout accepter les messages que nous envoient le doute ou la peur. Raconter encore et encore, comme une thérapie.

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Le vieux bonhomme tout en gris

Je me souviens d’un vieux bonhomme tout en gris qui s’asseyait et déjeunait sans dire un mot.

Tous les jours que Dieu faisait, il fallait aller au village faire les commissions, mais le dimanche, cette habitude prenait à mes yeux, un caractère enchanteur. Le dimanche, on mangeait double et on allait à la boulangerie. Il en était ainsi, pour mamie, le dimanche, c’était gâteaux ! Mais il y avait quelque chose en plus ; le Boulounin. Proust a sa madeleine, moi j’ai le Boulounin ; rien d’extraordinaire, un sorte de cake avec des pignons dessus. Un véritable régal, trempé, dans le chocolat du matin.  

Je me souviens du vieux bonhomme tout en gris, penché sur son journal.

 

L’indépendant. Il avait coutume de dire : « Quatre pages, et rien dedans ! » et aussi : « Un journal de cons, écrit par des cons, pour des cons ! » Seules les pages locales et les avis de décès retenaient son attention. Ca et la grille de mots-croisés ; aujourd’hui encore, je m’interroge sur la manière dont il les faisait. Armé d’un tout petit bout de reste de crayon et d’une gomme, il contrôlait, une fois toutes les réponses parfaitement casées, chacune d’entre elles dans son dictionnaire ; non pour vérifier l’orthographe, mais pour bien se montrer, à lui même, que la réponse correspondait à la définition. Si aucun sens ne le satisfaisait, il allait jusqu’aux volumes de l’encyclopédie.  

 

Je me souviens du bonhomme tout en gris, il avait des habitudes.

 

Chacune de ses journées commençait toujours par le rituel des médicaments ; toujours les mêmes, invariablement, immanquablement, inutilement. Il disait : « C’est pour pas souffrir » Je crois qu’il avait peur de souffrir.

Enfant, je souriais, sans vraiment comprendre, quand je l’observais, établissant toutes sortes de statistiques.

Sur le programme de la télé, il notait scrupuleusement toutes les émissions qu’il comptait regarder dans la semaine et établissait ainsi son temps de télé.

Il ne manquait jamais la bénédiction papale de Pâques, en urbi et tout le fourbi, disait-il.

Il notait la date lorsqu’il commençait un nouveau rouleau de papier hygiénique.

Chaque début d’après-midi, il faisait une sieste. 

 

Je me souviens du bonhomme tout en gris, j’ai passé trop peu de temps avec lui.

 

On passait des soirées entières à jouer au « Mille bornes » ou au « Nain jaune », il y avait un tapis de jeu, les parties étaient acharnées. Quand j’avais une bote, je ne tenais plus sur ma chaise.

Parfois, il m’emmenait en balade. Je me souviens des odeurs de fenouil sur les bords du Tech, et aussi d’un téléphone en jouet ; nous appelions mamie pour savoir le repas du soir ou la boulangerie pour commander un Boulounin. Il m’apprenait des jurons en patois, parlait un peu en Catalan et m’appelait « paille au nez ».

Puis il moins sorti, jusqu’à la boite aux lettres, quelquefois le dimanche, pour aller au restaurant.

Puis il n’est plus sorti du tout.  

 

Je me souviens du vieux bonhomme tout en gris, des univers qui n’étaient pas les siens.

 

L’intendant, c’était mamie ; les repas, les vaisselles, les courses, le ménage, les lessives, c’était elle. Elle aimait la propreté, jusqu’à l’obsession ; balayant encore et toujours, on peut dire qu’elle tenait sa maison ! Chaque objet avait une place, bien précise, et pas une autre. En cumulant tous mes séjours, j’ai du passer des heures à me laver les mains, peut-être même une journée entière. Les lunettes avaient un étui, le pain avait une poche, les serviettes de table aussi ; la boite en fer du sucre devait toujours être fermée.

Elle faisait de la saucisse avec de la purée, j’y creusais un puit pour le jus.

Je pouvais aller dans le jardin, mais chaque gravillon avait sa place et moi en courrant, je les déplaçais. Alors, sous la tonnelle, je poursuivais les lézards pour leur couper la queue ; on m’avait dit qu’elle repoussait tout le temps ! Parfois, je me réfugiais dans le garage ; d’abord il y faisait frais et surtout, c’était comme la caverne d’Ali Baba. Tout un tas de bric à braque, amassé au long de toute une vie, parfaitement entreposé, protégé.

Je n’ai pas oublié mamie, tu avais un martinet, et je savais où il était ! Même pas peur.  

 

Je me souviens du vieux bonhomme tout en gris et de mamie.

 

Il traînait les pieds en marchant, elle ne tenait pas en place, toujours un truc à faire.

Esprit brillant, il était professeur d’anglais et latiniste averti ; vaillante, âpre à la tache, intelligente, elle est restée coincée dans la condition féminine de son époque : mère et femme au foyer.

Il conservait longtemps les vieux journaux, elle collectionnait les petits cailloux.

Je l’appelais parrain, je l’appelais mamie, ils étaient mon grand-père et ma grand-mère.  

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