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Il faut savoir lire et surtout accepter les messages que nous envoient le doute ou la peur. Raconter encore et encore, comme une thérapie.

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Souvenirs

C’est au pied du calvaire que cela devient difficile ; ici commence un mur ! Pas très long, mais très pentu. Quarante mètres  de cote de première catégorie. Puis l’asphalte s’arrête, laissant place, tout droit à un sentier bordé de noisetiers et débouchant, sur la gauche, dans une sorte de clairière. Là, trois cabanons, en enfilade, dominent le petit village.

  Le premier, c’est celui de mes grands-parents. Dans mes souvenirs, c’est une grande cabane en bois, rouge et blanche ; je ne sais plus s’il y avait l’électricité ou l’eau courante, mais je crois bien que les WC étaient une toute petite cabane dans le fond du jardin. Il y avait de grands arbres et dans l’un d’eux, une cabane d’où l’on pouvait observer, la nuit venue, les loups qui traversaient le jardin ! J’y croyais très fort, c’était mon oncle qui me l’avait dit. Le soir je n’avais plus du tout envie d’aller aux WC.

 Le matin, je déjeunais dans des bols immenses, tout en observant une impressionnante collection de porte-clefs au mur ; propriété de mon oncle, je n’avais pas le droit d’y toucher ! Pourtant un pichet jaune et un bonhomme bizarre, tout en blanc, habillé de bouées, m’attiraient particulièrement.

 Mes grands-parents avaient toujours un chien, à cette époque c’était un berger allemand appelé Dick. Il était presque aussi grand que moi, je l’emmenais dans toutes mes explorations, avec lui j’étais certain que rien ne pouvait m’arriver. Cruels jeux d’enfant, j’adorais lui faire attraper les rénettes qui sautaient à chacun de nos pas dans l’herbe humide ; pauvres bêtes, elles ne survivaient pas au coup de gueule, même si Dick ne les appréciait pas du tout et les recrachait immédiatement. On allait, comme ça, jusqu’au cabanon de Bébert, le premier voisin ; il y avait toujours un gâteau ou deux  pour moi. Bébert et sa femme aimaient jardiner, ils avaient un potager, en particulier, qu’il nous fallait, Dick et moi, éviter à tout prix, sous peine d’engueulades. Ils devaient aussi aimer les oiseaux, parce que chaque fois ils me questionnaient au sujet de mon oncle et de sa carabine ; avait-il tiré sur les merles ? J’étais très embarrassé, parce que je savais très bien de quoi il retournait. Je crois que ça m’amusait d’ailleurs quand mon oncle de la fenêtre de sa chambre tirait sur les oiseaux dans le jardin de Bébert.

 Chaque matin, avec ma grand-mère, nous allions au village, faire les commissions ; c’était une interminable procession de bonjour et de discussion avec un tas de gens qui me mesuraient d’une année à l’autre. Une de ces discussions, un jour, m’a marqué un peu plus ; c’était avec une dame qui habitait au milieu de la terrible cote, elle parlait de son fils ou de son petit-fils qui avait le vers solitaire… J’ignorais ce que cela signifiait, j’ai compris qu’il mangeait énormément tout en maigrissant et que parfois aux WC, il faisait des morceaux d’anneaux ! La vision d’un vers dans le ventre de cet enfant m’a poursuivit un temps.

 Tous les midis, quand le temps le permettait, nous mangions dehors et mon grand-père écoutait toujours la radio ; je crois RTL, une émission animée par Zappy Max il me semble. Invariablement, il finissait par s’endormir, à l’ombre sous le parasol.

Quelquefois, il m’emmenait pécher, dans l’Oise ; nous ramenions une friture de gardons ou de goujons. Il se plaignait souvent, je parlais trop et trop fort, ça faisait fuir les poissons, j’emmêlais ma ligne dans la sienne ou dans un arbre, mais pas rancunier, il m’emmenait encore le lendemain. Moi, ce que j’aimais à la pèche, c’était de remonter des poissons, pas d’attendre qu’ils mordent. Un été ou deux plus tard, il avait bien compris, il m’emmena dans un étang où l’on péchait d’horribles poissons immangeables avec des moustaches dures qui piquaient. Mon grand-père disait que même avec un hameçon sans rien ces poissons mordaient ! Des poissons-chats !

Il y avait deux jours en particulier, où je n’aurais rien fait pour me faire remarquer, le dimanche matin et jour de la décharge. Le dimanche matin, il allait faire son tiercé au bar PMU et il m’offrait chaque fois un lait grenadine ; j’aimais cette ambiance chaleureuse du bar, aujourd’hui encore, j’aime boire un café le matin dans un bar ; il y passe toute une faune bigarrée avec des histoires d’humains parfois loufoques, parfois touchantes.

Le jour de la décharge, nous allions jeter des encombrants devenus inutiles ; mon grand-père prenait sa carabine et il ne manquait pas de tirer sur les rats, mais je crois qu’il n’était pas un bon tireur. 

Parfois, ma grand-mère achetait un lapin vivant dans une ferme du village ; elle disait que c’était bien meilleur que mort dans une barquette sous cellophane dans un supermarché à Paris. Et il fallait donc le tuer et le préparer pour vérifier cette histoire de goût !!! J’ai vu deux manières de tuer un lapin ; l’une consistait à l’attraper par les oreilles et les pattes arrières et à tirer un coup sec ; l’autre plus drôle, en apparence pour un enfant, mais qui s’avéra, en fin de compte, vraiment pas amusante. Il s’agissait d’attacher le lapin contre un arbre, avec une ficelle, de reculer à une certaine distance et de le tirer à la carabine, sûrement l’instinct primitif du male chasseur ? Le projectile sectionna la ficelle et le lapin se trouva libéré et ne demanda pas ses restes.

Avec la première méthode, il fallait, après l’avoir tué, le vider de son sang ; pendu par les pattes arrières, la tête en bas, on lui crevait un œil pour que le sang s’écoule, dans un bol, bien sûr, pour la sauce. Enfin, il fallait le déshabiller ; finalement, la peau s’enlevait assez facilement comme un tricot.

L’été finissait et je descendais, une dernière fois, la rude cote, dans un véhicule étrange ; une sorte de tricycle à moteur avec une cabine et un coffre ouvert à l’arrière. Mon grand-père avait perdu une jambe, il portait un pilon et il n’avait pas son permis non plus. Je rentrais en train.

Je suis revenu, il y a quelques années, au sommet de la cote, il ne reste plus rien de la clairière et des 3 cabanons! Pourtant, certaines nuits trop longues, plus de trente ans aprés, je vois...

Ce doit être ça, créer des liens, se fabriquer de vrais souvenirs.

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